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mai 10, 2012

L’Afrique de demain (3) : quelle politique monétaire ?

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 12:42

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Demain sera à l’Afrique, l’Harmattan, 2008.

Pour bâtir l’Afrique de demain, il faudra une économie de forte croissance : au-dessus de 6% par an, s’accorde-t-on généralement à dire. Voici une vérité qui semble épuiser la question. Une lapalissade en quelque sorte. Il ne reste plus aux économistes qu’à écumer secteur par secteur pour élaborer un plan en vue de mettre en place les conditions de ce niveau de croissance-là, et le tour sera joué. Pourtant, quand on a fini de l’énoncer, l’on n’a encore rien dit, véritablement. Un PIB qui croît fortement, même à un rythme de deux chiffres, n’est pas une garantie en soi. Toute cette richesse produite, à qui appartient-elle en fait et quel est l’usage qui en est fait ? Est-elle destinée à la thésaurisation et finalement à l’exportation ou à l’investissement local ? L’Etat dans sa politique économique peut-il exercer une souveraineté véritable en matière monétaire et s’appuyer sur la richesse produite sur son territoire pour mettre en œuvre sa politique d’investissement en vue d’atteindre ses objectifs de plein emploi ? Si les réponses à ces questions ne sont pas clairement et distinctement positives, c’est qu’alors on est en plein mirage. Pour sortir son économie du sous-développement, l’Afrique doit conquérir avant tout sa souveraineté monétaire, pour de nombreuses raisons dont nous allons analyser quelques-unes des plus saillantes.
Un potentiel immense encore largement inexploité et peu exploré
L’Afrique, se délecte-t-on souvent à dire, pèse moins de 3% dans les échanges mondiaux de biens et de services. C’est donc un nain économique. Les afro-pessimistes trouvent dans de tels chiffres beaucoup de grains à moudre. Ces chiffres pourraient radicalement changer en l’espace de deux décennies. Pour cela, il existe un fort potentiel, encore inexploité et même peu exploré, faute dit-on de financements. Les capitaux étrangers (IDE) boudent généralement le continent. Et finalement ce qui est inexploré devient inexistant.
Il y a peu, l’Afrique subsaharienne ne comptait pas beaucoup sur le marché du pétrole, alors dominé par le Moyen-Orient. Cette zone détenait en effet au début des années 2000 67% des réserves mondiales de pétrole prouvées. Quant à l’Afrique, selon des sources officielles américaines (Department of Energy, National Energy Policy, 2001) « Si les réserves pétrolières prouvées de l’Afrique ne représentent que 7%, une grande partie de son territoire reste à prospecter ». Aujourd’hui, une croissance remarquable de l’exploration est engagée et devrait modifier à terme le paysage.
Autre exemple, jusqu’à très récemment, le Cameroun était considéré comme ayant l’un des sous-sols les plus pauvres du Golfe de Guinée. En l’espace de quelques années, cette situation est en train de subir une modification radicale. Dans un article précédent (« Cameroun, projets dits « structurants », intérêts du grand capital et populations déshéritées »), nous examinions déjà cette situation nouvelle pour ce pays : « La carte minière du sous-sol camerounais se dessine, dévoilant d’importants gisements de toutes natures  du nord au sud et de l’est à l’ouest : pétrole et uranium dans le septentrion (Tcholliré pour l’uranium), de l’or à Bétaré Oya et à Djoum (un gisement sur près 1995 km2 selon certaines sources), de la bauxite à Minim-Martap, Ngaoundal et Fongo-Tongo (plus d’un milliard de tonnes en tout), du diamant à Mobilong et Limakoali dans la Boumba et Ngoko ( réserve cinq fois équivalente à la production mondiale  selon l’agence Cyrcom news), du Nickel-cobalt et nickel-manganèse dans la région de Nkamouna, arrondissement de Lomié (réserves recensées aujourd’hui comme les plus importants gisements mondiaux de cobalt primaire non exploité), du fer à Mballam mais surtout à Nkout (potentiel estimé à près de 4 milliards de tonnes, ce qui en ferait le plus important gisement camerounais), sans oublier le calcaire (Figuil), le marbre et on en oublie certainement ».
Une fois exploré, le sous-sol de l’Afrique pourrait révéler aux yeux du monde des richesses fabuleuses. Une véritable caverne d’Ali Baba en perspective. Malheureusement, l’exploration du sous-sol africain suit la courbe des intérêts stratégiques de puissances établies sur d’autres continents. Cette tendance, il faudra absolument l’inverser.
Des actifs économiques extravertis pour l’instant
A qui appartient la richesse actuellement produite en Afrique ? Très peu aux Africains et pour l’essentiel aux intérêts étrangers transnationaux. Prenons d’un côté la monnaie, qui est comme l’on sait un outil de stockage et de circulation de la richesse et une richesse par elle-même, autour de laquelle s’est développée une puissante économie dite financière ou financiarisée. De l’autre, prenons l’économie réelle dans ses unités de production et de distribution.
Commençons donc par la monnaie. Les monnaies étrangères utilisées en Afrique sont légion : dollar (Libéria, Namibie, Zimbabwe), le shilling ou la livre (Egypte, Kenya, Ouganda, Sainte-Hélène, Soudan du sud, Somalie, Tanzanie), la roupie (Maurice et Seychelles), le peso (Guinée-Bissau), le dinar ou le dirham (Algérie, Libye, soudan, Tunisie, Maroc)…  Le franc, une monnaie fabriquée et gérée par la France, en fonction prioritairement de ses intérêts, est utilisé par pas moins de 16 Etats africains.
Beaucoup a déjà été dit et écrit sur ce sujet par de grands spécialistes des questions monétaires. Comment élabore-t-on une politique monétaire quand la monnaie que l’on utilise est gérée dans la poche de quelqu’un d’autre ? Quand c’est celui-ci qui décide des taux directeurs et influence directement les volumes du crédit disponible sur le marché, fixe le seuil des réserves obligatoires pour les banques ? A titre d’exemple : qu’est-ce que la fabrication et la gestion du FCFA rapporte annuellement à l’économie française ? C’est de toute façon de l’argent volé à l’Afrique.
Pour bien comprendre l’importance de l’enjeu monétaire, il suffit de s’intéresser, d’une part à volonté américaine de maintenir le dollar comme monnaie de référence dans les échanges internationaux (monnaie de réserve mondiale), et d’autre part la guerre des monnaies à laquelle se livrent les Etats-Unis et la Chine (cette dernière y associe désormais les BRICS), et dans laquelle intervient dans une moindre mesure la Zone euro. Ainsi, le 4è sommet des BRICS a-t-il accouché d’un  document intitulé “Déclaration de Delhi”, rapporte l’agence de presse Xinhua, et d’un accord-cadre signé par les banques centrales de ces pays portant sur «les facilités de crédit entre les monnaies des cinq pays et une convention multilatérale de confirmation des facilités de crédit au sein des BRICS ». En substance, ces accords visent à résoudre une série de problèmes économiques liés à la gestion monétaire : «  Les BRICS peuvent ainsi utiliser leur propre monnaie dans le cadre des échanges commerciaux, des investissements bilatéraux et des activités de financement, ce qui pourrait, à terme, leur permettre de réduire leur dépendance par rapport au dollar américain, d’éviter les risques liés à la fluctuation des devises internationales et de réduire leurs frais commerciaux ».
Regardons à présent l’économie dite réelle. L’essentiel du tissu industriel de l’Afrique est fait des industries extractives qui commercent du brut, avec une valeur ajoutée proche donc de zéro. Elles ont accouché d’un réseau routier et ferré extraverti, orienté vers les ports et les aéroports. Au Nigeria, le pétrole représente 95% des exportations, en Angola et au Congo 90% . En Libye selon la même source, il représente 98% des exportations et 95% en Algérie. Mais même à ce seuil de production, les intérêts des pays africains producteurs sont marginalement pris en compte.
Les royalties payées aux Etats sont de l’ordre de 2,5%. Et l’Afrique peut conserver 100% des déchets, 100% des émissions polluantes. C’est une recette assurée pour le sous-développement. C’est dans ce sens que l’on a pu parler de malédiction du pétrole. Mais il ne s’agit pas d’une malédiction, d’une situation métaphysique, mais d’une spoliation organisée.
Prenons l’exemple du pétrole. Selon Jean-Pierre Favennec et Philippe Copinschi, « c’est probablement la seule matière première produite à grande échelle dont le prix de vente peut être très supérieur au coût d’extraction. Alors que le coût de production ne dépasse pas quelques dollars au Moyen-Orient, cinq à dix dollars dans la plupart des autres pays et une quinzaine de dollars pour les gisements les plus difficiles à exploiter (mer du Nord, Alaska), son prix de vente s’établissait, début 2003, à plus de 30 dollars par baril.» Cette situation devrait profiter aux pays du continent producteurs du pétrole mais il n’en est rien.
Les principaux acteurs de la production pétrolière en Afrique sont étrangers. Dans « Les nouveaux enjeux pétroliers en Afrique », Jean-Pierre Favennec et Philippe Copinschi sont on ne peut plus clairs sur le sujet : « Alors que, dans de nombreux pays du Moyen-Orient, d’Amérique latine ou d’Afrique du Nord, les compagnies nationales ont un monopole ou jouent un rôle déterminant dans les activités pétrolières en amont, en Afrique subsaharienne la situation est différente. Au Nigeria, 95% environ du pétrole est produit par des joint-ventures (JV), c’est-à-dire des associations entre la société nationale NNPC (Nigeria National Petroleum Corporation) et les compagnies étrangères qui sont, dans la quasi-totalité des cas, les opérateurs ». Et cette inconfortable situation est déjà meilleure que celle des petits producteurs africains qui doivent faire la cour aux investisseurs. Pour couronner le tout, les producteurs de l’Afrique subsaharienne sont reconnus pour offrir des conditions fiscales incomparables aux industries extractives. Ainsi, les Etats perdent sur tous les tableaux.
Selon le Groupe de Travail Géopolitique (GTB)  , « Les conditions négociées pour les concessions ne sont pas toujours avantageuses pour les pays africains. Ainsi, le Nigeria n’augmentera pas sa production de deux tiers, comme prévu initialement, car il n’y a pas d’intérêt au vu des conditions financières qui ont été négociées. » Pour ces raisons, les richesses du sous-sol africain peuvent prendre la mer, et l’Afrique rester dans sa misère. Comme le constate le GTB dans le cas tchadien, « En terme d’amélioration du niveau de vie, les progrès sont limités. Ainsi, si le Tchad a connu une croissance de 38% en 2004 (Bigre ! comme dirait quelqu’un.), les effets se font peu sentir pour la population en termes de construction d’infrastructures ou de projets de développement. » Une conclusion qui corrobore point par point ce que nous affirmions plus haut. L’on a vu combien la nationalisation du secteur gazier et pétrolier en Russie – cf. la bataille homérique de Vladimir Poutine contre les oligarques – a permis à ce pays de transformer totalement son économie : elle peut aujourd’hui investir plus de 80 milliards de dollars dans sa défense contre à peine 7 milliards à l’époque du règne des oligarques, et dispose désormais d’un fonds souverain parmi les mieux dotés du monde (514 milliards de dollars). Le potentiel, si riche soit-il, ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le transformer à son compte.
La question essentielle de la valeur ajoutée
Pour créer de la valeur ajoutée qui lui revienne, l’Afrique doit maîtriser sa chaîne de production. Pour cela, il lui faut investir en propre dans cette production. Or, théoriquement, elle ne dispose pas de tels moyens et doit donc compter sur les investissements directs étrangers (IDE), ou sur l’emprunt.
Selon certaines sources, la part de l’Afrique dans les IDE en provenance des pays de l’OCDE est passée « de 2 % en 2008 à 3 % en 2009 , contre moins de 1 % en 2000. » (Perspectives économiques 2012).  Et sur la période 2007-09, 60 % des investissements de l’OCDE en Afrique ont bénéficié à trois pays : l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Nigeria. On n’exagère nullement en disant qu’il s’agit de la portion congrue.
A défaut des IDE, l’Afrique peut-elle compter sur les emprunts ? Comme le disent si bien Jean-Pierre Favennec et Philippe Copinschi évoquant la situation des pays africains producteurs de pétrole, constat que l’on peut étendre aux producteurs d’autres minerais, « les Etats africains producteurs de pétrole sont très endettés. Dans de nombreux cas, l’accès aux marchés internationaux de capitaux, nécessaire notamment pour financer les développements pétroliers, ne peut se faire que par les compagnies pétrolières, qui disposent de crédit incontestable sur ce marché ». Quelle jolie façon de formuler les choses n’est-ce pas ? Disons-les plus prosaïquement : les banquiers internationaux, collusion d’intérêts oblige, ne veulent financer que les entreprises multinationales généralement étrangères à l’Afrique, dans lesquelles ils ont leurs intérêts. Tout le reste n’est que maquillage.
La maîtrise de son destin passe donc clairement pour l’Afrique par la maîtrise des moyens de financer ses investissements d’infrastructures et de production. Et cette maîtrise est à son tour une fonction du degré de souveraineté monétaire.
La nécessité d’une véritable réforme bancaire
Nous avons évoqué plus haut les inconvénients pour un pays à se servir d’une monnaie qui est gérée de l’extérieur. S’appuyer essentiellement sur des capitaux étrangers représente également un risque trop important. Au-delà des importantes rémunérations que génèrent de tels fonds, comme le montre l’histoire de la dette africaine, ces fonds ont tendance à sélectionner des priorités qui n’ont pas forcément une pertinence en fonction des plans de développement locaux, et surtout une propension à être instables donc à provoquer des crises. La crise asiatique de 1997 a eu pour principale cause les capitaux dits « hirondelles », qui viennent en masse, saisonnièrement, et repartent de même. Ce qui avait sauvé l’Asie pendant cette crise-là, ce fut la disponibilité des capitaux locaux, chinois surtout, en quantité suffisante pour résorber l’anémie financière.
Pour résoudre durablement le crucial problème de financement de l’économie africaine, une voie se dégage donc nettement : celle de la réforme bancaire.
Le système européen des banques centrales nationales publiques coiffées par une banque centrale faîtière, la BCE, est un système intéressant. C’est un parcours long pour l’Afrique mais il faut déjà commencer par l’envisager comme un objectif à atteindre. Dans un article précédent (« Les banques : faut-il en avoir peur ? »), nous avons essayé de montrer la place centrale qui est celle de la banque, qu’elle soit d’émission ou de détail dans le système économique. Tous, personnes physiques ou morales y compris l’Etat, nous travaillons pour les banques et leur faisons gagner de l’argent, beaucoup d’argent. Il n’est pas normal que les banques puissent utiliser contre nous ces moyens que nous leur permettons d’accumuler. Plus grave encore, il n’est pas admissible qu’individuellement et collectivement nos Etats compris, nous dépendions d’institutions bancaires étrangères. Comment pouvons espérer nous développer en travaillant ainsi pour des intérêts étrangers à travers les banques étrangères ? A l’heure où l’on ne cesse de parler d’une stratégie de croissance pour la zone euro, parce que depuis 2008 des pays comme les Etats-Unis et l’Angleterre pratiquent celle-ci à grande échelle, n’est-il pas temps que l’Afrique réfléchisse vraiment à la question de la souveraineté monétaire qui passe par la maîtrise de l’institution bancaire ?
Et comment pourrait-on faire une véritable politique industrielle si l’on n’a pas les clés du financement d’une telle politique ? Quand l’on doit s’appuyer pour une telle politique sur des financements extérieurs aux objectifs différents, opposés et souvent concurrents ? Un seul exemple ici, celui des bauxites camerounaise et guinéenne. Les deux pays possèdent d’importantes réserves de bauxite prouvées depuis l’époque coloniale. Des investisseurs étrangers à ces deux pays ont imaginé de construire l’usine de traitement de ce minerai au Cameroun mais de n’exploiter que le minerai guinéen. Ainsi la bauxite extraite des mines guinéenne est exploitée et envoyée à l’état brut au Cameroun où elle subit la première phase de transformation. Devenue ainsi plus propre, elle peut filer vers d’autres cieux. Quant au minerai camerounais, il peut continuer à dormir dans le sous-sol, faute de capacités financières locales.
Pour venir en aide à la Grèce, l’Europe et le FMI ont déboursé pour ce pays 350 milliards d’euros en deux petites années. Pour le Portugal, il a fallu 78 milliards d’euros. Sans compter l’Espagne, l’Irlande, l’Italie. Depuis son arrivée à la tête de la BCE, Mario Draghi a fabriqué pour le système bancaire européen 1000 milliards d’euros hors de toute activité économique réelle. Ces sommes cumulées font le PIB de l’Afrique. Dans le même temps nous avons vu que la totalité des IDE de tous les pays de l’OCDE en Afrique en 2009 n’a représenté que… 29 milliards de dollars. Que se passerait-il si l’Afrique avait les moyens institutionnels de faire une injection de 1000 milliards d’euros dans son économie à volonté ? Mais elle ne pourra pas le faire sans un système bancaire indépendant de l’étranger, de ses concurrents étrangers. Ce n’est d’ailleurs qu’à ce prix qu’elle pourra véritablement mettre en valeur l’épargne locale.
L’un des exemples types est justement le Japon dont la dette publique est détenue à plus de 70% par les épargnants domestiques. Dans nos pays, les restructurations des Plans d’ajustements structurels depuis les années 80 ont permis de transférer le maigre secteur productif public et parapublic dans le portefeuille des multinationales. Même les secteurs stratégiques comme l’énergie y sont passés. Au début du XXè siècle (en 1919 aux Etats-Unis), le jamaïcain Marcus Garvey à travers la Black Star Line et la Negro Factories Corporation  a montré qu’en encourageant l’épargne des gagne-petit, l’on pouvait lever des fonds pour bâtir des multinationales. Cette leçon-là, il faut qu’elle ait servi à quelque chose.
En guise de conclusion : peut-on réussir une réforme bancaire africaine dans la situation politique actuelle ?
Naturellement non. L’exemple de l’Union Européenne est là pour nous servir de leçon : sans union politique, toute tentative de bâtir une union économique forte sera vouée à l’échec. L’incapacité de l’Afrique à faire entendre sa voix sur des conflits qui éclatent sur son sol est la traduction de cette impuissance tragique due aux effets de la division, d’un émiettement qui a servi le colonialisme et sert encore le néocolonialisme au détriment des intérêts africains. Cette impuissance n’est d’ailleurs pas l’exclusivité de l’Afrique et le conflit bosniaque a montré que même l’Europe, parce qu’elle manque d’unité politique, peut se retrouver cruellement démunie devant certaines crises qui frapperaient à sa porte. La solution est peut-être dans le vieux rêve panafricaniste qui berce les intellectuels africains depuis maintenant plus d’un siècle. Qu’elle est la pertinente de cette utopie-là, et qu’elles en sont les chances de réalisation ? Il s’agit là de tout un autre débat.

avril 24, 2012

Montée des extrêmes et déni de réalité en Europe : l’inexorable mécanique de la destruction se met en place

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 1:38

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011

Pour une fois, laissons de côté les contorsions de la conjoncture et intéressons-nous aux tendances à long terme. Ce qui se passe en Europe aujourd’hui rentre avec une précision diabolique dans un puzzle dessiné de longue date et qui, contre vents et marées, trouve le moyen de s’imposer. C’est d’une mécanique sinistre qu’il s’agit. Comme au Moyen-Orient. Regardez la Syrie : Bachar el-Assad est certainement un des grands bouchers de la politique moderne, pire sans doute que ne l’était Kadhafi. Il a le soutien de la Russie et de la Chine, tant que c’est jouable sans trop de dommages pour ces deux puissances. Mais combien de temps cela va-t-il le rester ? Le compte à rebours, loin d’être stoppé, continue à cliqueter, mécaniquement. C’est à l’usure qu’on aura la Syrie. Parce que les forces qui jouent cette partie-là ont la volonté, les moyens et le temps de jouer l’usure. Il semble qu’il en soit de même pour l’Europe. En Europe, le déni de réalité, soigneusement entretenu par des médias stipendiés et une élite intellectuelle curieusement myope, fait largement le jeu des marchés. Le déni est une étape importante du travail du deuil et il est vrai que cette partie du monde, naguère la plus prospère et puissante de la planète, a déjà perdu cette prospérité et cette puissance et, malgré elle, se trouve en plein travail de deuil. A condition d’ouvrir grands les yeux pour affronter la réalité au lieu de la nier pour fuir en avant, elle aura quelques chances de s’en sortir. Tous les indices de la chute sont là et sauf sursaut véritable ou véritable miracle, le phénomène devrait s’amplifier avec le temps.
Premier indice : le poids de la dette européenne.
Les grands pays qui portent l’économie de l’Europe sont désormais surendettés et ne font malheureusement pas suffisamment de croissance pour inverser la course à l’hyperendettement. Dans un article publié par La Tribune.fr du 26 avril 2011, Sylvain Rolland révèle : « La dette publique de la Grèce, qui a bénéficié de l’aide de l’UE pour éviter la faillite et enchaîne les mesures d’austérité, s’envole à 142,8% du PIB, soit une progression de 15 points en un an. L’Italie est le seul autre pays de la zone euro dont la dette dépasse 100% du PIB (119%). La dette de la Belgique, engloutie dans une crise politique qui la prive de gouvernement depuis un an, représente 96,8% du PIB, et pourrait atteindre les 100% dès juillet. Suivent le Portugal (93%), l’Allemagne (83,2%) et la France (81,7%). Tirée par ces mauvais élèves, la dette publique de la zone euro s’élève à 85,1% du PIB global, contre 79,3% il y a un an ».
Le poids du service de la dette dans l’économie européenne est ainsi en train de rendre de plus en plus difficile le maintien du modèle social européen qui est jusqu’ici l’un des plus généreux du monde. Dans la mesure où ce modèle social est le fondement du mode de vie européen, sa fragilisation et sa progressive remise en question, puis son démantèlement – stade où se trouvent aujourd’hui la Grèce, l’Espagne, le Portugal et dans une certaine mesure l’Italie – constituent une sérieuse menace à la stabilité sociopolitique de l’Europe. Et c’est là qu’intervient le second indice : la montée continue des extrêmes.
Second indice : la montée en puissance des extrêmes, pas uniquement de l’extrême droite
Le score du leader du FN au premier tour de l’élection présidentielle française en cours inquiète tous les dirigeants européens, mais semble-t-il, celui du leader de la gauche radicale ne semble inquiéter personne, ce qui est véritablement surprenant. On s’est ainsi habitué à trouver l’extrémisme de gauche plus fréquentable que son pendant de droite. Il est vrai que l’extrémisme de gauche est traditionnellement internationaliste théoriquement généreuse alors que celui de droite est généralement nationaliste. Confrontées à l’histoire et à l’analyse, ces pseudos vérités ne résistent pas longtemps.
Le communisme, une fois qu’il s’est incarné dans des sociétés historiques, en Russie, en Chine, n’a conservé qu’un internationalisme impérialiste ou de propagande. L’une des oppositions fondamentales entre Staline et Trotsky concernait le virage nationaliste du communisme stalinien. La formulation du porte-parole du président de la Commission européenne nous semble plus équilibrée « Il est évident que la crise économique a exacerbé des inégalités sociales et que, dans ce contexte économique, il y a un terreau politique pour le développement des populismes », a-t-il déclaré. Populisme de gauche comme de droite cela s’entend, et qu’il faut mettre dans le même panier. L’Allemagne de 1933 n’aurait peut-être pas basculé dans le national-socialisme si les extrêmes ne s’y étaient pas rencontrés. Dans la France de 2012, la résurrection de l’extrême gauche (Mélanchon a fait un peu plus de 11% mais a été capable de mobiliser plus de foule que Marine le Pen avec ses 17,9% et cela aussi compte, en terme de potentiel pour demain) doublée d’une montée en puissance de l’extrême droite mettent en place des éléments d’un cocktail explosif pour demain. Cette situation française n’a rien d’exceptionnel et il est donc inutile en France de rentrer dans une recherche de boucs émissaires Si l’on en croit Lemonde.fr du 23 avril 2012 : « Les Démocrates de Suède, parti héritier d’une ex-formation néo-nazie, ont fait récemment leur entrée au Parlement. Aux Pays-Bas, le parti d’extrême droite islamophobe de Geert Wilders a fait tomber le gouvernement Mark Rutte en s’opposant au “diktat” de Bruxelles sur la réduction du déficit public dans le pays. La droite extrême est aussi très forte en Autriche, en Finlande, au Danemark, en Suisse ou encore en Hongrie ».
Lutter contre les extrêmes : l’Europe est-elle condamnée au grand écart ?
Pour sortir de la crise politique qui lentement mais sûrement se développe en Europe, celle-ci peut mettre en œuvre un plan A, et en cas d’échec de ce dernier, un plan B improbable et délicat.
Le plan A, c’est la mise en place d’une Europe politique, de type fédéral, sur le modèle des Etats-Unis, de l’Inde, du Brésil ou de l’Indonésie. Comme l’affirme un think-tank constitué par Yves Bertoncini, Thierry Chopin, Jérôme Cloarec, Jean-François Jamet, Thomas Klau, Dominika Rutkowska-Falorni, « c’est le fédéralisme qui peut seul permettre de décider au niveau requis, du local, pour les actions de proximité, au niveau européen, pour les grandes orientations de politique économique, l’environnement et les questions internationales essentiellement, via le niveau étatique qui conserve ou partage des compétences essentielles, comme l’éducation, la protection sociale, l’ordre public et la justice ». Les obstacles à la mise en œuvre de cette solution sont pour l’instant énormes. La question du leadership dans l’entité à construire risque d’être difficile à trancher entre la France et l’Allemagne. Helmut Schmidt, ancien chancelier allemand, a écrit cette phrase éloquente : « J’ai toujours fait attention à laisser la préséance à mon collègue français en posant le pied sur le tapis rouge ». On peut dire que depuis la réunification de l’Allemagne, cette période est révolue : l’on a vu depuis 2008 que c’est Angela Merkel qui fait attention à poser son pied en premier sur le tapis rouge. Ce nouvel état de fait n’est pas étranger à la volonté de François Hollande d’en découdre avec l’Allemagne en cas de victoire, volonté qui a eu un écho étonnamment profond au cœur des Français. L’autre obstacle majeur est justement la difficulté, en contexte démocratique, à imposer une même rigueur, une même discipline à toutes les populations de l’espace à consolider, au regard des disparités économiques réelles. La locomotive tiendrait-elle avec autant de wagons qui sont autant de boulets, de poids morts ? Les Allemands devront le décider, courageusement, mais ils ne le feront pas dans un sens européen s’ils se retrouvent isolés, seuls contre tous. Il faudra que le vainqueur de l’élection présidentielle française ne l’oublie pas. Et si malgré le bon sens il l’oublie, il ne restera plus que le plan B, c’est-à-dire le grand écart entre les extrêmes.
Le plan B en effet pourrait consister à acheter la paix sociale, c’est-à-dire un simple sursis, en cajolant les extrêmes de gauche et de droite. Ce sera la pire des solutions. Comment mettre ensemble les souverainistes de l’extrême-droite et les internationalistes de l’extrême-gauche ? Tandis que les uns voudront nationaliser les banques et les entreprises, les autres voudront les démanteler ou les collectiviser, ce qui revient pratiquement au même. En France, la Gauche se réjouit de la montée de la Gauche radicale parce qu’elle augmente le poids de la Gauche plurielle, et de la montée de l’extrême-droite parce qu’elle fragilise la Droite de gouvernement. C’est pourtant un schéma suicidaire pour elle-même d’abord, ensuite pour la démocratie. Si elle se retrouve aculée au grand écart, l’Europe aura besoin d’un miracle pour ne pas naufrager.

avril 15, 2012

Election présidentielle française : les enjeux cachés au niveau stratégique mondial

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 11:10

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011
Voici un article qui ne va pas plaire aux lecteurs habituels de ce blog. Il risque d’aller à contre-courant des idées répandues et de plus en plus reçues. Mais nous nous devons de l’écrire. A quoi cela servirait-il à ceux qui nous lisent depuis longtemps déjà de leur servir le discours recuit qui se contente de bien ajuster le rideau que l’on s’évertue à tendre pour masquer la réalité à leurs yeux ? Le devoir d’éclairage est inséparable de l’obligation de sincérité. Et les véritables convictions ne se marchandent pas. Le monde va mal et cela ne dérange pas tout le monde. Nous nous laissons prendre aux pièges de la « complomanie » ? Comme Jacques Cheminade, qui est (tenez-vous bien !), candidat à la présidence française, et que plus de 500 élus ont trouvé suffisamment crédible pour lui donner leur caution ? Ce que nous allons tenter de défendre dans cet article est simple : les forces qui opèrent à l’ombre des marchés veulent l’Europe à tout prix. C’est pour elles un enjeu d’étape vital et c’est sur ce terrain-là que se joue le contrôle du monde de demain. Cet objectif intermédiaire décisif est aujourd’hui contrarié par la stratégie Franco-allemande dictée par l’Allemagne. Tant que le couple franco-allemand tient debout et résiste, les marchés ne réussiront pas à abattre l’Europe, et à terme Wall Street et la City seront emportés par les dettes colossales des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Si la forteresse franco-allemande se fissure, le bateau européen va prendre de l’eau de plus en plus et cela va accélérer la banqueroute de l’Europe, y compris de l’Allemagne, le seul véritable verrou du dispositif européen actuel. La suite, chacun peut l’imaginer. Observons les faits froidement.
L’Europe est le premier marché du monde aujourd’hui, le premier partenaire économique des marchés émergents. Si elle s’effondre maintenant, la crise s’installe dans les pays émergents et bloque leur croissance, ou la freine considérablement. Dans l’intérêt de l’Europe mais aussi des puissances émergentes, il faut donc à court et même à moyen terme sauver l’Europe. Pour les marchés outre-Atlantique, l’équation est inverse. Nous l’avons démontré dans un article antérieur, sur la base des faits historiques (cf. « Une nébuleuse manipule-t-elle dans les coulisses de la crise mondiale ? »).  Pour le sauvetage de la zone euro et de l’Europe, deux stratégies s’affrontent depuis 2009.
La première, anglo-saxonne, prône la relance, c’est-à-dire l’utilisation de la planche à billets pour arroser la zone euro d’argent facile et artificiel. Cette masse d’argent, émise par la BCE qui est publique, ne sera pas prêtée aux Etats directement, à 1% de taux d’intérêt, ce qui ferait des Etats leurs propres créanciers, mais aux banques privées qui ensuite la prêteraient aux Etats à des taux qui pour la Grèce vont au-delà de 5%. A terme, les Etats auront donné aux banques les moyens de les acheter et de les gérer comme c’est déjà le cas en Grèce et en Italie. De les gérer pour y démanteler tous les acquis sociaux. Déjà, depuis l’arrivée de Mario Draghi, qui est comme l’on sait un homme de JP Morgan, la BCE, contrairement à l’époque de l’austère Jean-Claude Trichet, a déjà déversé 1000 milliards d’euro sur les marchés, à 1% de taux d’intérêt pour les banques, qui ont replacé ces sommes à des taux allant de 2% (Allemagne) à 6% (Espagne, Grèce). On imagine le pactole que ces 1000 milliards d’euros ont rapporté aux banques privées. Et lorsque ces obligations ne vaudront plus un sou, ces banques les refileront à la BCE. On comprend pourquoi elles ont lâché aussi facilement 100 milliards d’euros (1/16è du PIB de l’Afrique !) sur la dette grecque : elles savaient que cet argent ne leur avait jamais appartenu.
La seconde stratégie, allemande, s’appuie sur la rigueur budgétaire et la maîtrise et des déficits et de la dette. Elle vise à défendre les Etats face aux marchés et affirme qu’une cure même drastique d’austérité est indispensable pour permettre à l’Europe de repartir sur des bases assainies. Notamment, elle implique de revoir les critères de compétitivité qui pour l’instant plombent l’économie de la zone euro face à ses concurrentes, et parmi ces critères, l’un des plus importants touche le travail et son coût.
Entre ces deux positions, le jeu des alliances a commencé depuis longtemps : la Grande-Bretagne a d’emblée pris position contre l’Europe (ah, la perfide Albion !) pour les intérêts anglo-saxons. Les petits pays européens ont craqué rapidement et sont tombés dans le giron des marchés. Appuyée par la politique française de M. Sarkozy, l’Allemagne résiste jusqu’ici vaillamment. Cela explique la volonté affichée au début de la campagne française par Mme Merkel de faire des meetings communs avec le candidat Sarkozy. Elle a vite compris que la susceptibilité française vis-à-vis des Allemands rendrait cette stratégie contre-productive.
L’élection présidentielle française est ainsi devenue une étape intermédiaire cruciale de la conquête de l’Europe par les marchés anglo-saxons. C’est pourquoi depuis le début officiel de la campagne, sans que les fondamentaux de l’économie européenne aient évolué, les marchés ont relâché la pression sur l’Europe. M. Hollande a déjà affirmé sa volonté de revoir dès son élection le pacte budgétaire qui inscrit la règle d’or dans la gestion de l’Europe. Il est également un chaud partisan de la stratégie anglo-saxonne. Peu importe qu’il soit un candidat de la gauche en train de se faire élire sur un programme de gauche. En Espagne, la gauche de Zapatero n’a pas tenu longtemps face aux marchés, en Grèce non plus. En fait, il n’y a pas mieux qu’un programme de gauche aujourd’hui pour livrer toute l’Europe aux marchés. Ensuite, la droite, de préférence libérale et non nationaliste, pourra toujours revenir aux affaires, comme en Espagne avec M. Mariano Rajoy, pour parachever le travail.
Nous avons montré dans deux articles précédents (« De Sarkozy à Merkel : ces dirigeants dont les marchés vont essayer de se débarrasser démocratiquement », et « Les marchés attaquent Sarkozy ») à quel point les marchés tenaient à ce que l’actuel locataire de l’Elysée ne voie pas son bail renouvelé. Cela se confirme chaque jour davantage. Cette semaine, une passe d’arme a eu lieu entre Sarkozy et les marchés. Sur le site du journal Lemonde.fr, on peut lire en effet : «  Une guerre ouverte assez insolite qui a commencé lundi, quand le quotidien économique britannique, très lu dans les salles de marchés, a salué dans un éditorial la prise de position de François Hollande en faveur de l’adoption d’une stratégie de croissance en Europe ». La stratégie de croissance est en effet l’autre nom, plus pudique, de la stratégie anglo-saxonne de la planche à billets, laquelle serait acceptable dans la version Jean-Luc Mélanchon, c’est-à-dire gérée par les Etats directement et non avec l’intermédiation des marchés. En réponse à cette attaque indirecte, sur le plateau de l’émission « Des paroles et des actes », Sarkozy a contre-attaqué : « Ils ne sont pas d’accord avec moi, ça me réjouit beaucoup figurez-vous, parce que je ne suis pas d’accord avec eux ». Et en guise de conclusion, le Financial Times a enfoncé le clou le jour suivant : « Eh bien, nous ne t’aimons pas non plus, Sarko ».
Ceux qui détestent Sarkozy vont naturellement dire : « Tant mieux si cela peut aider à nous en débarrasser ». Le chef d’Etat français, pour tout dire, est une belle ordure et tout le vernis présidentiel n’a pas suffi le rendre véritablement présentable (cf. « Spontanéité, lapsus et révélations chez les hommes politiques : Biya, Sarkozy, Bayrou et Obama »). Son action perverse sur le continent africain, Côte-d’Ivoire, Libye, Gabon, Mali …, où il a servi d’ailleurs plus les intérêts de ceux qui veulent le détruire aujourd’hui que ceux de la France, en font un personnage qu’il vaut mieux ne pas recommander auprès des Africains un tant soit peu africanistes. Qu’il aille donc au diable ? Sauf qu’au fond, comme l’on dit, l’arbre peut souvent cacher la forêt. Entre deux dangers, il savoir choisir le moindre. L’impérialisme façon Sarkozy est dangereux et insupportable. Mais son ambition est loin d’être aussi radicale que celle des marchés dominants actuels. Quand ces marchés contrôleront le monde, personne ne sera plus libre nulle part sur la planète. Ce qui se joue aujourd’hui en Europe en est l’une des étapes importantes. Ces marchés ont déjà subi un premier échec en Russie. Depuis le retour de Poutine au Kremlin, la Russie a disparu des écrans radar et l’on n’en parle plus que dans le cadre du dossier syrien. Il est question de reconfigurer l’espace autour de la Russie avant de réattaquer, parce que, nous devons le savoir, tant qu’ils sont debout, les marchés ne renoncent jamais.
Comment se terminera l’élection présidentielle française ? Sur la victoire annoncée de François Hollande ? Sur la surprise souhaitée par Sarkozy ? Les marchés, tapis dans l’ombre, attendent leur heure, peu importe le vainqueur. Au-delà du 6 mai, les grandes manœuvres sur les marchés européens vont recommencer, dans tous les cas de figure.
Ce que nous disons là ne correspond pas au discours des médias habituellement mieux informés que la moyenne des gens ? Même les médias réputés de gauche ne sont pas d’accord là-dessus ? Cela est vrai. Mais qui détient aujourd’hui les médias et compris ceux dits de gauche ? Les marchés. Dans le cadre de l’affaire libyenne, nous avons montré comment le Nouvel Observateur avait adopté une position impérialiste qui aurait fait hurler l’internationale de 1864. Nous avons aussi montré que ce journal cache aujourd’hui derrière sa ligne éditoriale apparente un actionnariat dominé par le monde de la finance. Le groupe Le Monde, autrefois connu pour son positionnement à gauche en est au même point aujourd’hui.
En 2010, dans la bataille de reprise du Monde, ce sont les banquiers qui ont obtenu gain de cause avec le trio Matthieu Pigasse, Pierre Bergé et Xavier Niel. On sait que Matthieu Pigasse est alors patron de la banque Lazard France,  un des trois bureaux et le second en influence d’une banque d’affaires fondée aux Etats-Unis en 1876. Cette dégringolade du Monde dans le giron du monde de la finance a été dénoncée par de nombreuses personnalités dont d’importants collaborateurs du Monde.
Alain Rollat, journaliste au Monde de 1977 à 2001, a sévèrement critiqué les errements survenus dans la gestion de l’entreprise sous la direction de Jean-Marie Colombani, principal responsable, à ses yeux, de l’emprise croissante des « puissances d’argent » sur cet important média dont l’audience est évaluée à près de 2 millions de lecteurs. Cette thèse est corroborée par Pierre Péan et Philippe Cohen dans La Face cachée du « Monde », un essai  dans lequel ces deux auteurs soutiennent que la ligne éditoriale originelle avait été altérée afin de répondre aux objectifs de pouvoir des rédacteurs et d’un petit groupe affilié, avec des collusions dans des cercles économiques. Dans le contentieux que cette publication a suscité, Le Monde a préféré éviter un procès et l’on peut comprendre pourquoi.
Quant aux intellectuels, la problématique pour ces derniers reste la même : décadence et soumission aux puissances d’argent. Dans quelques décennies, en étudiant nombre d’entre eux, l’on comprendra pourquoi l’Occident d’aujourd’hui s’enfonce inexorablement dans la décadence. Prenons Bernard Henry Levy : peut-on comparer son activisme en Libye à celle d’André Malraux s’engageant dans les brigades internationales pendant la guerre civile espagnole des années 30 ou dans les guerres de décolonisation en Extrême-Orient? Sartre avait-il tort de marcher contre la guerre d’Algérie ? Et Jacques Attali, est-il crédible lorsqu’il pousse l’Allemagne à adopter la position anglo-saxonne et en passant contribue à amplifier un sentiment anti-allemand en Europe dont personne ne peut mesurer à long terme les conséquences ? Au nom de quels intérêts agit-il ? Il suffit de lire Une brève histoire de l’avenir (Fayard, 2006) : n’est-ce pas un magnifique éloge de l’ordre marchand international ? Dans cet intéressant texte, Attali a omis dans l’organisation des sociétés les travailleurs et s’est concentré sur les marchands et leur formidable épopée. C’est un penseur brillant et même génial mais il pense dans et pour le système auquel il appartient.
Quant à mon propos, surgissant de la lointaine périphérie, a-t-il la moindre chance d’être entendu, se susciter un véritable écho ? Si vous êtes en train de lire ce texte, c’est que la réponse est « oui ». Sur la planète mondialisée, un battement d’ailes de papillon sous les tropiques peut provoquer, à terme, une avalanche dans les pôles. A terme, ai-je dit ? Oui, parce que le temps, comme disait Hegel, se moque des passions des individus et prépare forcément le terrain pour la raison.

Opposition politique et mobilisation des masses au Cameroun : comment sortir de l’impasse actuelle

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 11:08

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011.
Il y a quelques années, une marche réunissait à Yaoundé les plus grands leaders de l’opposition politique camerounaise. Ce fut un spectacle inoubliable : massées sur les trottoirs, les foules regardaient ces leaders marcher, apparemment peu concernées par les raisons de cette manifestation au-delà du spectacle immédiat qu’il leur était donné de déguster. Récemment, M. Jean-Jacques Ekindi a récidivé  en organisant une marche solitaire et spectaculaire dans les rues de Douala. A quoi peut-on attribuer cette apparente impuissance à mobiliser de l’opposition politique camerounaise ? Désamour du peuple pour ses leaders politiques ? Amour du peuple pour le pouvoir en place au Cameroun ? Les stratégies de hold-up des élections constamment revues et affinées au fil des ans par les hommes au pouvoir montrent bien que la vérité est ailleurs. Le développement de l’abstentionnisme de masse aux scrutins successifs y compris à l’inscription sur les listes électorales – en 2011, il a fallu corrompre les masses avec la carte d’identité gratuite pour les amener à se faire inscrire sur les listes électorales – montre que la grande partie des Camerounais se détournent de la politique, et que, s’ils n’attendent plus grand-chose du pouvoir en place, ils sont également sceptiques en ce qui concerne la capacité de l’opposition à changer la donne. L’on est donc enlisé dans les sables mouvants du complexe d’incapacité. Il est cependant possible d’en sortir, à des conditions bien déterminées.
L’action politique doit se méfier de la ponctualité pour s’inscrire dans la durée et bien gérer la chronologie. Mobiliser uniquement pour les échéances électorales, donc de manière ponctuelle, est une erreur de stratégie grave. Les échéances électorales permettent de positionner des individus et ne contribuent pas à promouvoir une politique. Et une fois positionnés, ces individus, qui voient leur situation individuelle se transformer, qui ne peuvent transformer en même temps la situation individuelle de tous ceux qui se sont battus, pris des coups, sacrifié temps, énergie, biens et opportunités pour les y aider, apparaissent rapidement comme des profiteurs égoïstes aux yeux d’une masse impatiente. Cette appréciation, bien que superficielle, déteint d’abord sur le parti dont ils portent les couleurs, ensuite sur la politique dans son ensemble. La lutte pour l’égalité des chances prônée se transforme alors rapidement dans la perception collective en une lutte pour l’élargissement du cercle des privilégiés. Les combats politiques des 20 dernières années au Cameroun ont surtout vu des hommes politiques d’opposition entrer dans le cercle des nantis, avec villas cossues, voitures de luxe, enfants scolarisés à l’étranger, tandis que la corruption s’amplifiait, que le chômage des jeunes s’aggravait et devenait une arme politique aux mains du pouvoir en place (cf. l’opération recrutement de 25.000 jeunes dans la fonction publique), que le peuple s’enfonçait encore plus dans la pauvreté et la misère.
N’ayant réussi aucune alliance significative au cours des deux décennies de démocratisation qui viennent de s’écouler, (elle avait la possibilité qui ne s’est pas transformée de négocier une alliance avec les confessions religieuses, l’armée ou les milieux d’argent), l’opposition politique camerounaise n’a pas non plus su sceller un pacte avec les masses déshéritées. Elle n’a donc pas pu ou su incarner suffisamment fort et de manière convaincante la cause d’un des groupes importants de la société pour amener ce groupe à lui prêter sans réserve sa force et lui donner les moyens de défoncer la forteresse du pouvoir établi. Les masses étaient et sont cependant encore à sa portée. Cette opposition saura-t-elle s’y prendre et comprendre que la conquête des masses doit s’organiser au-delà des opérations électorales dans un processus quotidien qui exige de la patience, un engagement sans réserve, et un investissement qui confine à un véritable sacrifice ?
Les hommes n’acceptent de mourir que pour ce dont ils vivent. L’astuce des premières années de l’opposition politique a consisté à dire aux Camerounais que lorsque ses candidats seraient élus, et qu’ils arriveraient aux affaires, ils changeraient la société et le destin de chaque citoyen. Que n’ayant jamais été aux affaires, ses candidats n’avaient rien à donner avant d’y être arrivés. Nombre d’entre eux sont arrivés aux affaires, et se sont retrouvés en train de gérer des municipalités, des mandats de parlementaires, et le statu quo n’a pas réellement été secoué. 20 ans après, le bilan est bien maigre et se reflète désormais dans le dégraissement des effectifs de l’opposition politique dans la gestion municipale comme à l’assemblée nationale. Pourquoi des Camerounais accepteraient-ils aujourd’hui de descendre risquer leur vie dans la rue pour des politiciens alors qu’au quotidien ces derniers ne savent pas comment ils font pour se nourrir, se loger, s’habiller, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école ? En 20 ans d’existence, lequel de nos partis s’est réellement occupé de cet aspect du problème ? Qu’est-ce qui prouve qu’une fois au pouvoir les leaders de ces partis s’en soucieront davantage ? Ces questions, même non formulées clairement, hantent la conscience et même l’inconscient de nombreux Camerounais, et ne contribuent guère à les mobiliser politiquement. Ailleurs, des leaders politiques l’ont compris et en ont tiré des conséquences qui ont transformé les espaces politiques de pays entiers.
L’on s’étonne de l’emprise des islamistes sur les masses dans les pays arabes. Déjà au début des années 90 le Front Islamique du Salut remportait les élections municipales en Algérie et obligeait le pouvoir à interrompre le processus électoral. En Palestine, le Hamas a pris le pouvoir à Gaza contre toutes les stratégies mises en place pour l’en empêcher. En Tunisie comme en Egypte, les islamistes et les salafistes ont remporté les élections législatives consécutives au printemps arabe. Ces mouvements politiques, longtemps brimés, rejetés dans la clandestinité des décennies durant, n’ont cessé de renforcer leur emprise sur les sociétés qui les ont vus naître, et ont ainsi pu exercer sur le pouvoir, même en étant hors de l’espace politique public, une pression suffisante pour faire bouger les choses. Comment s’y sont-ils pris ?
Les mouvements ci-dessus cités ont en commun un certain nombre de caractéristiques : ils s’appuient sur une doctrine religieuse et à ce titre bénéficient du réseau toujours puissant des infrastructures de la religion en place. Ils ont développé une idéologie nationaliste qui produit un puissant écho chez la plupart des laissés-pour-compte d’économies captives d’intérêts privés nationaux mais surtout internationaux. Cependant, tout cela n’est finalement que de la rhétorique dont tout le monde, sous tous les cieux, peut user. La vraie différence, ils la font sur le terrain de la pratique quotidienne : ils n’attendent pas les veilles de scrutins pour se lancer sur le terrain de la mobilisation politique ; ils n’attendent pas non plus d’arriver aux affaires pour commencer à apporter des solutions aux problèmes des masses déshéritées sur lesquelles ils comptent pour faire basculer le rapport de force politique.
Fondé en 1928 en Égypte par Hassan ibn Ahmad al-Banna, les Frères musulmans profitent de la crise économique de l’époque pour développer une politique de solidarité, d’aide au logement, aux études, au travail au profit des couches moyennes de la bourgeoisie de province aussi bien que pour les masses urbaines déshéritées du Caire. Cette stratégie leur permet de s’enraciner en profondeur, que ce soit en haute Égypte, à Assiout ou en basse Égypte. Aujourd’hui, ils dominent le nouveau parlement égyptien. Ce parcours est similaire à celui du FIS algérien dans les années 80, ou à celui du Hamas palestinien.
A sa création en effet, le FIS élargit rapidement son audience grâce à un dense réseau d’associations de bienfaisance et de mosquées.  Il s’investit au service des exclus du système en s’appuyant sur les thèmes de la justice sociale et de la lutte contre la corruption. Il encadre les jeunes, premières victimes du chômage, les artisans et petits commerçants, ainsi qu’une fraction de la classe moyenne instruite, composée de diplômés qui n’ont pas accès aux postes de responsabilité. Très rapidement, en moins d’une décennie, il développe la capacité de renverser démocratiquement les institutions en place.
Le Hamas est très intéressant de ce point de vue parce qu’il naît d’une organisation islamique de bienfaisance développée dans les Territoires occupés par une branche des frères musulmans égyptiens qui y est présente depuis les années 1930. Celle-ci profite alors de l’appui financier de l’Arabie Saoudite pour mettre en place un vaste réseau d’institutions sociales et caritatives (dispensaires, orphelinats, écoles, université). Ce n’est qu’en 1987 (que l’on voit le temps qu’il a fallu !) que les responsables de ces réseaux en font une organisation politique, le Hamas, et l’intègre dans la révolte populaire contre l’occupant israélien. Le Hamas peut alors s’appuyer sur des structures qui ont prouvé leur utilité au service des masses, sur les moyens financiers générés jusque-là, pour exercer un rôle de premier plan dans les Territoires - présence active dans les universités et les organisations professionnelles, associations caritatives œuvrant dans l’éducation, la santé, l’enseignement coranique – et s’imposer comme une force politique majeure et un acteur incontournable dans la recherche des solutions au problème palestinien.
Ce schéma qui apparaît si commun aux pays arabes répond en fait à une logique de la stratégie politique qui est universelle : pas d’intérêt, pas d’action. Jetée dans l’arène, une organisation politique doit choisir son camp et bien le choisir, ensuite, comme au Moyen Âge, convaincre ce camp qu’il en est le champion, un champion digne de confiance. Il n’y a généralement que quatre camps : les détenteurs de la force des armes, les puissances d’argent, les pouvoirs religieux, et les masses détentrices du pouvoir du nombre.  Des quatre camps, trois ont l’habitude de choisir eux-mêmes leur champion : les hommes de guerre, les milieux d’argent et les religieux. Ils sont naturellement structurés par la nature aristocratique aux vertus hiérarchisantes de leurs organisations. Les masses ne le sont presque jamais, doivent au contraire être convaincues, souvent de l’extérieur, qu’elles  ont besoin d’être disciplinées, de s’identifier à un but commun. Pour y parvenir, celui qui s’y engage doit faire concrètement ses preuves, et ne pas lésiner sur le temps. Au Cameroun, ce parcours stratégique reste pour l’instant largement ignoré. Il faudra pourtant en passer par là si l’ambition de transformation sociale qui anime les leaders politiques est authentique et lucide.

avril 11, 2012

Marcus Garvey : visionnaire et d’une brûlante actualité

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 9:44

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Demain sera à l’Afrique, Paris, l’Harmattan, 2008
Ils  l’ont tous chanté, ces inspirés qui nous ont transportés sur la crête de leurs musiques aux rythmes irrésistibles jusqu’aux cimes de l’enchantement : Burning Spear, U Roy, Bob Marley, Alpha Blondy… Dans sa célèbre chanson « Survival » extraite de l’album « Exodus », Bob Marley se souvient de Marcus Garvey à travers une de ses citations les plus significatives : « Un homme qui vit sans les connaissances de son passé historique et ses origines est comme un arbre sans racines ». Est-ce uniquement parce que ces chantres insulaires pour la plupart et qui ont su conquérir le monde à la sueur de leur talent partageaient avec Marcus Garvey des origines caribéennes et noires, et de la passion pour la musique ? En même temps, l’on ne peut s’empêcher de remarquer que proportionnellement, en comparaison des W.E.B. Dubois (un anti-Garvey convaincu selon certains !), Aimé Césaire, Senghor, Frantz Fanon et autres, Garvey est relativement peu connu du grand public africain. Cheikh Anta Diop a vu ces dernières années un plus grand effort dédié à sa mémoire, et il est vrai qu’historiquement, plus que Garvey, ce dernier est notre contemporain.  Plus que son œuvre, la vision du monde qui était celle de Marcus Garvey, et qu’il a essayé de mettre en œuvre dans sa radicalité, fait de ce pionnier du panafricanisme une figure attachante et actuelle, une source d’inspiration exceptionnelle pour tous ceux qui rêvent de construire une Afrique qui ait véritablement son mot à dire dans une mondialisation où rien ne se donne parce tout s’arrache.
Marcus Mosiah Garvey est né à la fin du XIXè siècle (17 août 1887), dans cette période charnière de l’histoire mondiale où l’ordre marchand prend le pouvoir en Occident et accélère le processus de ce qu’on appelle aujourd’hui mondialisation, et qu’il faut comprendre, au-delà de quelques  retombées positives  sur lesquels il faut se garder de faire une fixation – il n’y a pas d’envers sans endroit – comme un processus de mise en coupe réglée la planète au profit d’une hégémonie majoritairement occidentale.  C’est aussi la période qui suit immédiatement la guerre de sécession américaine (1861-1865), guerre dont l’une des principales causes fut l’impossible consensus entre les Etats américains du Sud et ceux du Nord sur le statut du Noir dans une Amérique qui vient d’adopter une déclaration d’indépendance réaffirmant l’égalité des droits pour tous les hommes. C’est enfin l’époque où fleurissent toutes les théories sur les inégalités raciales pour justifier ici un esclavage de fait ou de droit (en Jamaïque, l’esclavage est aboli mais les conditions de travail n’ont guère évolué pour les Noirs), là une colonisation brutale et sauvage.
Né et ayant grandi dans cette atmosphère toxique empestée aux Etats-Unis du Sud par les ravages du Ku-Klux-Klan et dans l’ensemble des caraïbes par un racisme ravageur, Marcus Garvey va faire du monde une lecture dominée par la grille des luttes raciales, et en cela, il apparaît comme un homme profondément ancrée dans son époque. Descendant de Marrons, musicien, passionné de lecture heureusement employé chez un imprimeur, Garvey travaille ses aptitudes au leadership et son charisme  dans l’action syndical, autant dire au service des humbles, de ceux qui vendent leur force de travail pour vivre. Il comprend très vite deux premières choses : pour transformer la société, il faut influer sur la gestion de la société globale (dont s’engager politiquement) et communiquer. Il se lance donc dans la politique et  fonde un journal, The Watchman qui n’est que le premier d’une série de journaux très engagés – en tout dix-sept - qu’il créera.
Ses multiples voyages lui permettent de se rendre compte d’une autre chose importante : l’adversaire qu’il combat agit sur un plan international car « Partout, le Nègre est marginalisé, maintenu de force au bas de l’échelle sociale de l’humanité, parce que noir. Sans la moindre considération, ni pour ses qualités humaines, ni pour ce qui pourrait être son intelligence ou ses dons. Nulle part, le Nègre ne jouit de la moindre dignité humaine ; partout, il est serf, esclave, “peone” ». Aussi, fin stratège, comprend-il une chose qui curieusement échappe à bien des gens d’aujourd’hui pourtant diplômés en stratégie : seul un empire peut lutter contre un empire, une organisation internationale contre  une structure internationale. Il fonde donc, en 1914 à Kingston en Jamaïque l’Association universelle pour l’amélioration de la condition des Noirs (UNIA, Universal Negro improvement Association). Il installe en 1917 le siège de cette association, symboliquement, à New-York aux Etats-Unis, faisant de cette cité, 28 ans avant les maîtres du monde, le point de départ d’une activité diplomatique en faveur des Noirs du monde entier. En harmonie avec cette vision stratégique, Garvey crée en 1919 The Negro’s world, un journal qu’il diffuse  dans l’ensemble du continent Américain du Sud et du Nord, et également en Europe, en anglais, français, portugais, espagnols et hollandais.
En homme d’une remarquable intelligence stratégique, Marcus Garvey avait également compris que l’on ne pouvait améliorer ses chances dans un combat singulier qu’en maîtrisant les armes de son adversaire. Comme nous le soulignions plus haut, seul un empire peut en combattre un autre avec des chances de réussite. L’hégémonie blanche contre laquelle il se battait contrôlait l’ensemble de l’économie et des circuits de la richesse pour contrôler les autres pouvoirs. Pour la contrer efficacement, il fallait avant tout rivaliser avec elle sur ce terrain-là aussi.  Ainsi, Garvey affirme : « Tant que la race noire occupera une place inférieure parmi les races et les nations du monde, celles-ci feront preuve de racisme à son égard. » Mais, ajoute-t-i1 aussitôt : « Quand le Noir, de sa propre initiative se haussera de sa condition inférieure au plus haut archétype humain, il pourra enfin cesser de mendier et de supplier, et exiger une place qu’aucun individu, peuple ou nation ne pourra lui refuser ». Aussi, toujours en 1919 et après le lancement de The Negro’s World, crée-t-il la Black Star line et la Negro Factories Corporation.
La méthode de financement de ces géantes entreprises noires, les premières de cette dimension, révèlent alors tout le génie de Garvey et en même temps montre aux gens d’aujourd’hui en quoi l’accession de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis a emprunté à ce modèle, et peut être considérée comme une entreprise noire héritière du garveysme. Il crée en effet la Black Star Line avec un capital social initial de 500.000 dollars en s’appuyant sur des actions d’un montant accessible à la bourse du plus pauvre citoyen américain : 5 dollars pièce. Il réussit ainsi à réunir 100.000 parts. Sur la même lancée, il poursuit la récolte des fonds pour porter le capital de la compagnie à 10.000.000 de dollars, soit 2.000.000 de parts. Ces succès lui permettent de lancer également la Negro Factories Corporation, laquelle permet la création de « chaînes de magasins d’alimentation, de restaurants, de teinturerie, d’ateliers de confection, de magasins de mode, de fabriques de chapeaux, de fabriques de poupées noires, de blanchisseries, d’hôtels, de maisons d’éditions… », et d’employer entre 1920 et 1924 des milliers de personnes. Marcus Garvey venait de démontrer avec éclat chose que longtemps après lui aimait à répéter Margaret Tatcher, à savoir que les pauvres demeurent pauvres parce qu’ils veulent le rester. Une vérité qui irrite souvent bien des gens et l’on se demande pourquoi. Et, quoi qu’ils puissent en penser, les véritables moyens de leur libération ne sont pas entre les mains des autres mais dans celles des pauvres.
Enfin, Garvey avait parfaitement compris une chose et c’est en cela qu’il était un authentique chantre du panafricanisme: les Noirs ne se relèveraient avec succès qu’ensemble, unis, et cela passerait forcément par le redressement de l’Afrique. Aussi, il voyait et exprimait l’Afrique comme une nation nègre une et non divisible. « Les Nègres sont résolus, déclarait-il, à faire de l’Afrique une Nation, auprès de laquelle ils pourront trouver aide et soutien, tant moral que matériel, lorsqu’ils sont maltraités et escroqués à cause de leur race. » Cette vision panafricaniste, qui reste non réalisée à ce jour, est un handicap immense que l’Afrique payera tant que la situation durera. Dans les dossiers ivoirien et libyen, la position d’une Union Africaine divisée et sans réel pouvoir n’a guère pesé en face d’une coalition internationale qui s’est donnée les moyens et s’arroge le droit de venir organiser l’Afrique selon ses intérêts. Le dossier malien est là pour montrer que cet état des choses est fait pour durer.
L’hégémonie établie s’était à l’époque servie des frères de sang de Marcus Garvey pour l’abattre. Un coup de génie au plan stratégique. Ainsi, tué par les siens, Garvey avait peu de chance de devenir un mythe. C’est en effet la NAACP (l’Association nationale pour le progrès des Noirs), une organisation militante africaine américaine, qui lança la campagne « Garvey must go », et lorsque ce dernier fut inculpé d’escroquerie pour avoir vendu des parts de la Black Star Line tout en connaissant l’état catastrophique des comptes de la société, le juge qui le condamna était un membre de la NAACP. Comme quoi il est difficile d’être prophète parmi les siens. On peut épiloguer longuement sur le caractère racialiste des engagements de Marcus Garvey,  sur l’échec des entreprises qu’il a lancées; le seul fait de leur lancement réussi a déjà valeur d’exemple et ne laisse plus à résoudre que le problème de leur gestion efficace.
Derrière ces gigantesques entreprises, il faut surtout lire la mise en œuvre d’une stratégie en vue de réunir les moyens d’un combat sous-tendu par une conviction inébranlable. Le déchaînement que cette stratégie a provoqué montre que Garvey voyait juste et que tous les peuples et groupes opprimés aujourd’hui comme hier doivent regarder dans cette direction-là. Comme l’a si bien écrit quelqu’un, « Voilà un homme qui, non seulement avait compris que la seule voie vers l’accession au pouvoir politique passait par la puissance économique, mais utilisait les deux avec une habilité stupéfiante. La mise en route de la Black Star Line constituait le couronnement de son action et laissait entrevoir ce qu’une nation noire unie pouvait effectivement accomplir sous l’influence d’un leader entreprenant et créatif ». Ce message-là ne passe pas encore suffisamment, et les uns comme les autres ne seront pas de trop pour le relayer.

avril 8, 2012

Crise malienne : les non-dits d’une diplomatie internationale de l’irresponsabilité intéressée.

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 10:50

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011
En proclamant vendredi 6 avril 2012 dans une déclaration publiée sur son site Internet et par la voix de l’un de ses porte-parole sur Francec24 ( !) l’indépendance de l’Azawad, le MLNA met l’Afrique et la communauté dite internationale devant ce qu’il semble vouloir faire considérer comme un fait accompli : la partition du Mali et donc la naissance d’un nouvel Etat en Afrique : l’Azawad. Tant pis pour le désormais défunt principe naguère sacro-saint de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. La mollesse de la réaction internationale vis-à-vis des rebelles touareg, la bienveillance qui caractérise jusqu’ici l’accueil des porte-parole du MNLA sur les médias de grande diffusion occidentaux et la condamnation presque du bout des lèvres des putschistes maliens au moment même où tous les discours s’en prennent à Amadou Toumani Touré, tout oblige les analystes à s’intéresser aux coulisses de ce qui se passe aujourd’hui au Mali. Entre le faire, discret, secret ou affiché, le faire-faire et le laisser-faire, qui est en train de tisser quoi, dans quel dessein, au Nord du Mali et du Niger, dans ce coin désertique aux confins de la Mauritanie, de l’Algérie et de la Libye ? De quoi la cause pourtant ancienne des Touaregs tire-t-elle sa légitimité actuelle ?
L’impérialisme marchand et la cause des touaregs
Depuis quand date la cause des touaregs ? Pour mieux la comprendre, il faut d’ailleurs comprendre qui sont les touaregs. Les Touaregs sont un peuple de Berbères nomades vivant dans le Sahara central, l’Algérie, la Libye et sur les bordures du Sahel, Niger, Mali, et Burkina Faso. Ils font sans contestation possible partie de la communauté la plus ancienne d’Afrique du Nord. Les Berbères vivaient en effet déjà dans cette région du temps de l’Egypte pharaonique. Aussi y ont-ils  subi au long des siècles les influences égyptienne, carthaginoise (donc des Phéniciens), romaine, byzantine, et plus récemment, arabe et européenne occidentale. La composante touarègue de cette communauté vivant plus au sud au contact des communautés sahéliennes a connu un important brassage avec ces dernières. Ces mélanges font que le phénotype touareg est aujourd’hui très diversifié aujourd’hui et que l’identité touarègue est avant tout culturelle et plus fondamentalement linguistique. L’aire des berbères de façon globale s’étend de l’oasis de Siwa (désert occidental égyptien) aux îles Canaries et jusqu’aux massifs du Sahara central.
Peuple fier et farouchement indépendant, les Berbères romanisés opposent une farouche résistance à l’arabisation à partir du VIIè siècle. Finalement, ils ne cèdent qu’en adaptant l’islam à l’austérité de leur mode de vie, donnant naissance à des idéologies dissidentes qui font partie de ce que l’on a appelé les Kharijismes, et qui fleurissent justement en Afrique du Nord. L’invasion musulmane installe donc une fracture en Afrique du nord entre les populations d’origine et de culture berbères, et les nouveaux venus arabes. Les impérialismes marchands du XIXè siècle sauront en profiter.
A la fin du XIXè siècle et au début du XXè siècle, les Français, pour lutter contre le nationalisme arabe qu’ils n’arrivent pas à désarmer en Algérie et au Maroc, se servent des Berbères et par là, élargissent le fossé qui sépare les deux composantes sociologiques de cet espace. Finalement, le nationalisme gagne également les Berbères, ce qui fait perdre à l’impérialisme français son levier le plus important et accélère la marche vers l’indépendance.
Plus au sud, les Touaregs quant à eux résistent de toutes leurs forces à la pénétration française et sont les derniers peuples de l’Afrique de l’Ouest à être soumis, encore que d’une manière indirecte, d’où la source des actuels problèmes du Mali. En effet, pour mettre fin à la résistance touarègue qui met en péril les troupes coloniales, les français réorganisent l’espace de l’Afrique du Nord et de l’Ouest sans tenir compte de la présence pourtant significative de la composante touarègue : des territoires sont tracés, certains gérés dans l’Afrique du Nord, d’autres dans l’AOF, et les Touaregs, pris de court par cette manœuvre, se retrouvent divisés et dispersés aux quatre vents, entre l’Algérie, le Mali, le Niger, la Haute-Volta (Burkina Faso), sans oublier les petites communautés qui se retrouvent en Lybie, au Nigeria et au Tchad. Leur résistance s’affaiblit même si leur ambition de se retrouver dans un territoire national qui leur appartient et les regroupe n’en est pas amoindrie. Celle-ci justifiera dès 1916 et après ce que l’on a appelé les rebellions touarègues.
Ainsi, dans l’espace qui peut être considéré comme le berceau de leur civilisation, les Touaregs, comme tant d’autres populations de par le monde, ont été victimes des conquêtes de l’impérialisme marchands de la fin du XIXè siècle et du début du XXè siècle. Mais la fin de la guerre froide et l’émergence de nouvelles menaces (islamisme radical au Moyen-Orient, nouveaux pays dits émergents en Asie, en Amérique latine et même en Afrique) va modifier l’équation Touareg, cette fois semble-t-il en faveur de ces derniers – le temps dira jusqu’à quel point - et au détriment principal du Mali, semble-t-il.
La post-guerre froide et son impact sur la question touarègue
Dans une importante déclaration signée par 20 intellectuels maliens, écrivains, historiens, économistes, éducateurs, avocats, nous lisons : « Le Mali n’est pas en danger du fait d’un « putsch militaire » mettant en péril un processus de démocratisation exemplaire, mais du fait de la démocratie formelle et des enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques dont les citoyens ordinaires n’ont pas la moindre idée ». Cette déclaration cerne dans toute sa profondeur la problématique de la crise malienne.
D’abord sur la question de la démocratie libérale dans sa version tropicale ou tropicalisée, c’est-à-dire plus ou moins dégradée. Dans Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie [1], nous attirions déjà  l’attention sur les dangers de cette démocratie toute formelle. Une démocratie qui exalte une liberté formelle que sous-tend une inégalité réelle ne peut déboucher que sur une impasse. Comme dans la Grèce antique au temps des tyrans, le peuple malien s’est retrouvé en train d’applaudir une junte militaire – avec l’appui des caméras occidentales, il va sans dire -  contre une aristocratie oligarchique qui s’était déguisée en démocratie avec pour ambition de l’abuser. Cette démarche, on peut le parier sans risque, ne s’arrêtera pas au Mali. Dans le cas Malien, le pouvoir s’est effondré un peu comme s’il n’avait jamais existé et l’on en est encore à se demander s’il a même jamais bénéficié d’un quelconque soutien populaire.
Il y a ensuite les enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques. L’effondrement de l’empire soviétique en 1991 semble avoir eu pour principale conséquence d’ouvrir la voie à deux menaces graves pour l’hégémonie marchande qui gère le monde depuis la fin du XIXè siècle à partir de Londres puis de Wall Street : l’islamisme radical et l’émergence à la périphérie de nouvelles puissances économiques. Deux dangers qui imposent une reconfiguration stratégique pour les puissances jusque-là établies. L’on a vu les Etats-Unis renforcer leur présence militaire ici et là dans le monde depuis lors. Les Américains sont désormais présents à Djibouti depuis 2002, et le lien entre cette présence et septembre 2001  est ici évident. Depuis peu, ils renforcent leur présence dans le pacifique et notamment en Australie : le lien cette fois avec la montée en puissance de la Chine sur tous les plans est ici également évident. Mais revenons à l’Afrique de l’Ouest et au Mali des Touaregs. Et là nous retrouvons un mélange des impératifs aussi bien économiques que sécuritaires.
Au plan sécuritaire, la naissance d’AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) connu avant le 25 janvier 2007 sous le nom de Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) a ouvert une voie de pénétration pour l’islamisme radical sur le continent par le Nord. Une telle pénétration représente une menace d’autant plus sérieuse pour les intérêts américains en Afrique qu’entre 1990 et 2001, l’intérêt des Etats-Unis pour l’Afrique est passé du niveau simplement économique au stratégique. En témoigne la création en 2007 de l’USAfricom, le commandement militaire américain pour l’Afrique. Or l’Africom n’a pas de base en Afrique, et dans cette zone du désert où sévit AQMI, l’ancienne puissance coloniale, la France, n’arrive pas à forcer la main du pouvoir malien pour y installer, comme à Djibouti sur le Golfe d’Aden, une base militaire pour contrôler le Sahara. Les trois bases aériennes qu’elle détenait au Nord du Mali : Tessalit, Gao et Tombouctou, elle avait dû les fermer au début des années 60 et depuis lors, malgré des pressions pour obtenir la réouverture de la base de Tessalit, non seulement les différents pouvoirs maliens ont su y résister mais leur exemple a fait tache d’huile puisque Wade au Sénégal a exigé et obtenu récemment la fermeture de la base militaire française qui se trouvait dans ce pays.
De même qu’en France il a fallu un pragmatique américanophile comme Sarkozy pour briser le tabou du gaullisme et ramener ce pays dans le commandement intégré de l’OTAN, au Mali, l’on voyait difficilement comment un pouvoir « démocratiquement » élu pouvait prendre sur lui de redonner les clés de Tessalit aux Français. Il ne restait plus que la solution commode de la suspension des institutions démocratiques par une junte militaire d’opérette, actionnée à point nommé - en fin de mandat d’un président qui ne se représentait plus, ce qui enlevait à l’argumentaire des putschistes toute crédibilité – pour permettre de contourner le processus démocratique et, sans doute, aider par la désorganisation inévitable qui allait s’en suivre, les nouveaux protégés touaregs [2] à se positionner sur le terrain à toutes fins utiles.
Les Touaregs du MLNA sont comme on le sait, à la fois indépendantistes et partisans de la laïcité. Il n’est donc plus nécessaire de les convertir à la modernité dans sa version occidentale. Cela en fait des alliés fiables  dans la lutte contre AQMI, groupuscule qui justement cumule les attributs opposés : en effet, que ce soit les islamistes d’Ansar Dine ou les éléments d’AQMI opérant au sein des groupes qui ont investi le Nord du Mali, ils veulent installer sur l’ensemble du Mali un Etat islamique et ne veulent point entendre parler de l’indépendance de l’Azawad. La qualité et la quantité de l’équipement que ces assaillants sont censés avoir ramené de Libye est d’ailleurs encore pour l’instant un sujet d’interrogations sans réponses. Qui les a réellement équipés ? Pour quelle mission ?
De l’avis de plusieurs spécialistes occidentaux, la composante islamiste au sein de la rébellion touarègue était évaluée comme fortement minoritaire et c’est donc une surprise lorsqu’il apparaît au lendemain de l’occupation de tout le Nord malien que sur le terrain, c’est AQMI qui semble dicter sa loi : « Les islamistes d’Ansar Dine, dirigés par le chef touareg Iyad Ag Ghaly, et des éléments d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ont, depuis lors, pris le dessus sur le MNLA », lit-on dans Le Monde.fr du 06 avril 2012. Cela faisait-il partie des plans ou s’agit-il d’un grain de sable dans une belle machinerie ?
En tout cas, depuis que les événements ont pris cette tournure, la perspective d’un Azawad indépendant semble avoir perdu beaucoup de son attrait pour les stratèges de la communauté dite internationale. Quelle serait en effet l’utilité pour l’Occident d’un Azawad riche en uranium et en phosphate si cet Etat se créait sous la bannière de l’islamisme radical ? Après avoir justifié la précipitation du Mali dans la crise, la présence dans le Sahara des islamistes d’Ansar Dine et d’AQMI va-t-elle être la raison suffisante du salut de cet Etat ?

[1] Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011
[2] On comprend le sens de l’étonnement d’ATT qui, dans un entretien au  Figaro, jeudi 15 mars, accuse les rebelles touareg du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) de “crimes de guerres” à Aguelhok et s’étonne du “silence des organisations internationales sur ces atrocités”.

Mongo Beti : en octobre 2012, cela fera 12 ans !

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 10:47

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Accents aigus, poésie, paris, publibook, 2011

Né en 1932, décédé en 2001, Mongo Beti a vécu 69 ans d’une vie intense et à plus d’un point de vue exemplaire. Pourfendeur du colonialisme et du néocolonialisme à travers une écriture multiforme, il s’est particulièrement illustré dans sa critique sans concession de la françafrique, et dans ce sens, son ouvrage La France contre l’Afrique (1993) apparaît de par son simple titre comme tout un programme.  Lorsque l’on scrute l’œuvre gigantesque de Mongo Beti de son vrai nom Alexandre Biyidi Awala, l’on ne peut ne pas être surpris par la diversité des formes d’écriture et d’engagement, la constance des prises de position sur une durée remarquable, la fidélité à des thématiques qui n’ouvrent que très rarement les portes capitonnées de la gloire et de la richesse dans un monde dominé par l’ordre marchand.

Avec le talent qu’il avait et la colère qui l’habitait en moins, Mongo Beti aurait pu se mettre au service de l’ordre mondial établi ou de sa succursale locale et, nul doute que les trompettes de la renommée et de la richesse auraient longuement retenti pour lui. Heureusement, il avait trop de génie pour copiner avec l’ignorance et la bêtise, et ne pouvait ignorer la fragilité des splendeurs qui passent. Il n’a cependant pas construit son œuvre dans une hantise de la postérité : ce qui a semblé importer le plus pour lui tout au long de sa vie, et dont il a parlé avec une insistance obsessionnelle, c’est la misère de ses contemporains. Viscéralement, Mongo Beti a été un écrivain de son temps, dans le sens que Jean-Marie Gustave Le Clézio  donnait à ce mot lorsqu’il disait de Sartre qu’il était contemporain parce que : « Il a incarné ce siècle, souffert ce siècle, agi ce siècle ; et aussi parce qu’il l’a exprimé ». He bien, Mongo Béti ne s’est pas épargné les misères et les frustrations de son époque et a bu la coupe jusqu’à la lie.
Ecrivain non bourgeois par excellence, il comprend très vite que derrière l’agitation politique des impérialismes du XIXè siècle, le véritable monstre à l’œuvre, c’est le capital et ses alliés. La peinture qu’il en fait dans ses premières œuvres – Ville cruelle (1954), paru sous le pseudonyme d’Eza Boto, le Pauvre Christ de Bomba (1956), Mission terminée (1957), ou le Roi miraculé (1958) – lui assure son élection à l’Académie des écrivains maudits de la francophonie en particulier et du monde capitaliste en général. Malgré une plume exceptionnelle et une production prolifique (l’on compte difficilement ses articles), il n’obtiendra pas le moindre prix. Désabusé, il dira quelque part [1] que « Le Nègre ne passionne pas le snob », le Nègre authentique et non son image diluée qu’affectionnent les salons métropolitains et leurs médias, pensait-il sûrement, le Nègre fondamental. De lui, comme l’a très bien démontré le professeur Robert Fotsing dans une conférence donnée à l’occasion du souvenir, l’on a surtout montré le militant inflexible, impénitent, aux prises de parole incendiaires comme un feu de brousse tropical. Il a milité au premier rang de toutes les causes nobles, et même dans le Social Democratic Front. Et puis quoi ? Sartre n’était-il pas membre du Parti Communiste ? Mongo Beti était tout d’une pièce et c’est cela qui en fait un repère pour la jeunesse africaine d’aujourd’hui et de demain. En feuilletant l’Encyclopédie en ligne Encarta, j’ai eu la surprise de constater qu’on y avait ouvert une page pour lui. Comme quoi même la malédiction arrive à s’épuiser. Cela m’a fait penser à un autre grand africaniste, Cheikh Anta Diop qui, lui, n’a pas toujours mérité d’y entrer autrement que par deux lignes négligemment insérées dans la biographie de Djibril Tamsir Niane : « Chercheur rigoureux aventuré dans les méandres de la mémoire collective, il se situe à mi-chemin des historiens classiques s’appuyant sur les textes et les vestiges matériels, et les thèses du chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop, pour qui la réhabilitation de l’Afrique passe par la mise en évidence de l’origine noire de l’Égypte ancienne ». Ne dit-on pas que l’on reconnaît  les grands hommes à la qualité de leurs adversaires ?

Roger KAFFO FOKOU

Bibliographie de Mongo Beti
•    Sans haine et sans amour, 1953.
•    Ville cruelle, 1954
•    Le Pauvre Christ de Bomba, 1956.
•    Mission terminée, 1957.
•    Le Roi miraculé : chronique des Essazam, 1958.
•    Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, 1972.
•    Les Procès du Cameroun : autopsie d’une décolonisation, 1972.
•    Perpétue et l’habitude du malheur, 1974.
•    Remember Ruben, 1974.
•    Peuples noirs, peuples africains, 1978.
•    La Ruine presque cocasse d’un polichinelle : Remember Ruben 2, 1979.
•    Les Langues africaines et le Néocolonialisme en Afrique francophone, 1982.
•    Les Deux Mères de Guillaume Ismaël Dzewatama, futur camionneur, 1983.
•    La Revanche de Guillaume Ismael Dzewatama, 1984.
•    Lettre ouverte aux Camerounais, ou, La deuxième mort de Ruben Um Nyobé, 1986.
•    Dictionnaire de la négritude avec Odile Tobner et la participation de collab. de la revue Peuples noirs - Peuples africains, 1989
•    La France contre l’Afrique : retour au Cameroun, 1993
•    L’Histoire du fou, 1994.
•    Trop de soleil tue l’amour, 1999.
•    Branle-bas en noir et blanc, 2000.
•    Africains si vous parliez, 2005
[1] Cf. Main basse sur le Cameroun : autopsie d’une décolonisation, 1972.

mars 26, 2012

La philosophie au service du totalitarisme : du « génocide » culturel comme solution au choc des civilisations

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 10:00

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Médias et civilisations, inédit et de Capital, travail et mondialisation vus de la périphérie, l’Harmattan, 2011

Le conflit entre le religieux et le spirituel, à première vue paradoxal, ne date pas d’aujourd’hui. On le retrouve fort bien exprimé dans les deux versions d’un énoncé célèbre, attribuées toutes à Malraux, et qui prophétisaient sur notre siècle : « Le XXIè siècle sera religieux ou ne sera pas » pour les uns,  « Le XXIè siècle sera mystique ou ne sera pas » pour les autres. La quête de la spiritualité n’est pas, pensent certains, forcément associée à la religion. Quand on repasse le film des horreurs que les religions ont inspirées aux humains depuis des temps immémoriaux, la perspective d’atteindre à une véritable spiritualité en se passant de toute forme religieuse peut apparaître comme une véritable voie de salut. Devant une telle perspective certains, comme Abdennour Bidar[1] , n’hésitent plus et franchissent le pas du doute à la certitude : « Si demain le XXIe siècle est spirituel, ce ne sera pas de façon séparée entre les différentes religions et visions du monde, mais sur la base d’une foi commune en l’homme ». Tourner la page des religions sans fermer celle de la spiritualité, quel soulagement cela serait pour l’humanité ! Mais passer du culte de la divinité (ou des divinités) à celui de l’homme, cela serait-il finalement un gain ou une perte ? Et la spiritualité, y résisterait-elle ?

Dieu est mort, vive le surhomme, prêchait Nietzsche à la fin du XIXè siècle. Et si Dieu est mort, à quoi les religions peuvent-elles encore servir ? Pour dire la vérité, en Occident, Dieu n’est pas mort avec Nietzsche : l’avènement de la philosophie l’avait déjà tué dans la Grèce ionienne. En faisant dériver l’esprit de la matière – les quatre éléments de la philosophie ionienne – les philosophes grecs avaient déjà signé l’acte de décès d’une certaine forme de transcendance liée à l’esprit religieux. Il en est résulté un transcendantalisme philosophique et abstrait, beaucoup trop désincarné pour faire un article de foi convenable.

Aussi bien dans la Grèce ancienne que dans l’Occident moderne, la mort de Dieu a-t-il eu pour conséquence le culte de l’Homme par l’Homme, malgré les efforts du christianisme. Mais si l’on admet, dans une perspective alchimique, qu’en trouvant la formule appropriée la matière humaine pourrait se transmuter en une énergie surpuissante, il resterait à se soucier de la forme, positive ou négative, que prendrait une telle énergie. Il suffit de penser que la Minerve des Romains était la déesse de l’activité intellectuelle et de la raison, mais également des guerriers : savoir et puissance/pouvoir, comme toujours. L’on sait que l’oiseau de Minerve ne prenait son envol qu’au crépuscule… N’est-ce pas là une allégorie inquiétante ? D’autant inquiétante qu’elle semble marquée au coin du bon sens ? Si l’on part du principe que la matière, comme l’a bien montré Einstein, n’est que l’autre forme de l’énergie, ne pourrait-on penser que la réalisation maximale du potentiel humain ne serait possible que dans le crépuscule de l’humain dans sa forme actuelle ? Ainsi, la mort de Dieu, suprême ironie, ne déboucherait sur la divinisation de l’homme qu’au prix de l’anéantissement de celui-ci. Il y a là une radicalité effrayante qui fait songer aux dérives sectaires les plus fanatiques.

N’y a-t-il vraiment aucun moyen terme entre un sectarisme extrémiste et fanatique, et un unitarisme totalitaire tel que semblent le prêcher de plus en plus de penseurs contemporains ? Faut-il absolument anéantir l’homme pour le sauver de lui-même ? On retrouve ce même débat, autrement articulé, dans la problématique « cultures » contre « universel ». En y réfléchissant bien, il apparaît que la foi de l’homme en l’homme s’est progressivement débarrassée de toute humilité. « Connais-toi toi-même », conseillait sagement dès l’antiquité Socrate. L’homme d’aujourd’hui se connaît-il mieux que son ancêtre ? Connaît-il le monde dans lequel il vit mieux que son ancêtre ? Passée l’illusion scientiste du XIXè siècle, nos questions produisent d’autres questions plutôt que des réponses. Ainsi, plus l’homme en apprend sur lui-même et sur l’univers, plus il se découvre limité. La conscience de cette limitation devrait faire le socle d’une culture de la tolérance et du dialogue des cultures. Il y a là un défi plus humain à relever : puisque nous sommes tous des humains et que nous allons probablement le rester sauf apocalypse subit, ne vaudrait-il pas mieux apprendre à tolérer nos imperfections réciproques et à nous forger des règles pour une cohabitation pacifique et même conviviale ?

Procéder autrement, notamment à travers l’ambition de conquête d’une foi commune, fût-elle en l’homme, au regard de nos limitations réciproques, c’est courir le risque d’une uniformisation par la force. Comment pourrait-on empêcher le plus fort d’imposer sa foi personnelle comme représentative de la foi commune ? Le destin de la démocratie libérale, formelle comme le serait une éventuelle foi commune en l’homme, devrait nous servir d’enseignement. Les chemins de l’enfer, dit-on, sont pavés de bonnes intentions. La théorisation de plus en plus récurrente d’un universalisme abstrait, désincarné, comme remède au choc des cultures, mais avec une ambition non dissimulée de « génocider » les cultures, prépare la voie vers un nouveau totalitarisme.  Qu’est-ce au fond qu’un monde peuplé d’hommes déculturés, rationalisés, parlant d’une même voix, pensant uniformément et allant tous dans la même direction ? Un monde de robots.

[1] Abdennour Bidar, professeur de philosophie à Sophia Antipolis (Alpes-Maritimes) in « Merah, “un “monstre” issu de la maladie de l’islam », Le Monde.fr, 23 mars 2012

mars 21, 2012

Rumeur de complot : à qui la psychose d’un pouvoir bamiléké au Cameroun profite-t-elle ?

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 7:29

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Cameroun : liquider le passé pour bâtir l’avenir, l’Harmattan, 2009
Comme en 1990 la psychose de voir le Cameroun tomber entre les « griffes » des bamilékés refait surface et alimente les rumeurs les plus fantaisistes. A la Une du journal « Le Patriote » N°491 du 04 au 10 juin 2001, l’ancien gouverneur de province Mouafo Gabriel  affirmait pourtant avec aplomb : « Il n’y a pas de problème bamiléké au Cameroun », contredisant par là le célèbre colonel Lamberton qui, dans La Revue de la défense nationale de la France impérialiste, estimait que les Bamilékés, « dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne », sont « un caillou bien gênant » dans la chaussure du Cameroun. Un cinquantenaire plus tard, il semble que la situation ait peu évolué. En Afrique du Sud, un système d’apartheid, mis en musique dès 1913, avait également fait croire à la population blanche de ce pays, notamment celle d’origine afrikaner, que l’accession des Noir au pouvoir signerait son arrêt de mort. Il y a maintenant deux décennies que les Noirs sont au pouvoir en Afrique du Sud et les Blancs n’y ont pas été rejetés à la mer, le pays n’est pas à feu et à sang. Y a-t-il au Cameroun une ethnie dont l’accession au pouvoir déclencherait l’apocalypse pour les autres ethnies, pour le Cameroun ? Un texte publié sur les réseaux sociaux ce 19 mars 2012 et intitulé « Succession de Paul Biya en 2018: Le plan des hommes de Maurice Kamto » semble pointer du doigt les Bamilékés comme cette menace-là. Ce morceau de littérature vénéneuse se présente comme une « note de renseignements dont nous avons une copie, aujourd’hui sur la table du président Paul Biya ».  A qui profite une telle psychose ? Dans Cameroun : liquider le passé pour bâtir l’avenir, nous avions déjà traité de cet aspect de notre pacte républicain que certains s’évertuent depuis l’aube des indépendances à déchiqueter. Cette analyse est encore valable dans la situation actuelle. Cet extrait va de la page 94 à la page 102[ 1].
« I. Sur la question bamiléké
La question bamiléké existe-t-elle réellement ? Indubitablement oui, même s’il est de bon ton aujourd’hui d’en douter pour éviter d’être taxé de tribaliste. Lorsque E. Kengne Pokam en parle dans un ouvrage qu’il publie en 1986, le préfacier, Maurice Kamto, ne peut s’empêcher d’écrire, en manière d’excuses : « Ne lisez donc pas ce livre comme l’on dit, « en diagonale ». Vous risquez de n’en tirer que des préjugés. Et sans doute de crier injustement à un tribalisme revanchard » [ 2]. Il est vrai comme l’on dit, dessinez le diable sur le mur… L’ancien gouverneur de province Mouafo Gabriel avait compris les choses dans ce sens-là, ce qui lui ouvrit la Une du journal « Le Patriote » N°491 du 04 au 10 juin 2001, numéro dans lequel il affirme avec aplomb : « Il n’y a pas de problème bamiléké au Cameroun ».
C’est que la question bamiléké est une question à passion et les passions entraînent souvent des débordements. Quand l’élite du grand nord se réunit, exprime son insatisfaction et formule des revendications, cela ne suscite pas une levée de boucliers. L’être humain est un éternel insatisfait et exprimer son insatisfaction relève d’un comportement finalement normal pour ne pas dire banal, surtout si l’on pense que cette insatisfaction est réellement justifiée. Les réactions sont à l’inverse quand l’opinion pense que le sentiment d’insatisfaction est injustifié. C’est dans ce second cas de figure que tombe généralement l’expression du sentiment d’insatisfaction émanant de la communauté bamiléké. C’est que de l’avis de la plupart des autres communautés nationales au Cameroun, les Bamiléké sont dans une position dominante et, soit en font un usage abusif, soit veulent acquérir les moyens d’en faire un usage abusif, et ces moyens sont politiques.
En 2000, « La Tribune de l’Est » titrait à la Une de l’un de ses numéros : « Les bamiléké veulent le pouvoir suprême. Peuvent-ils l’avoir ? Doivent-ils l’avoir ? ». L’affirmation initiale est banale dans un contexte républicain. L’interrogation première, vue sous un angle stratégiquement ethnique, l’est aussi. C’est la seconde interrogation qui fait problème par sa simple formulation. Parce qu’en fait elle présuppose un déni de droit ou une possibilité de déni de droit. C’est cette seconde interrogation qui a un caractère tribaliste. A moins qu’il ne soit avéré que les Bamiléké, prenant le pouvoir suprême, constitueraient un danger pour l’existence même de tout ou partie du Cameroun. Peut-on envisager les choses ainsi ?  En d’autres termes, existe-t-il un péril bamiléké au Cameroun et depuis quand et sous quelle forme ?
A la question « Existe-t-il un péril bamiléké ? » posée à une brochette d’intellectuels camerounais de différentes ethnies par le journal « Impact Tribune » N°6 de janvier-février 1996, les réponses sont d’une prudence exemplaire. S’il est vrai que tous infirment la réalité d’une telle menace, certains la confirment en même temps de manière indirecte mais non moins nette. Quant à l’existence d’une question ou d’un problème bamiléké, il y a une unanimité totale. Depuis quand existe-t-elle ou existe-t-il ?
Pour le philosophe Hubert Mono Djana, « Il serait cependant malhonnête de faire comme s’il n’existait pas un problème bamiléké au Cameroun ; un problème de récente date, il faut l’avouer, qui a brusquement surgi, peu avant l’avènement de la démocratie pluraliste ayant œuvré pour son exacerbation, par une autothéorisation de la puissance et de l’inacceptable marginalisation bamiléké ». Ce propos est intéressant parce qu’il pose le problème en en faussant les données : la question bamiléké au Cameroun n’est ni récente ni née d’une quelconque « autothéorisation » de quoi que ce soit.
Dans l’œuvre d’exploitation outrancière de notre pays, le colonat français rencontra sur son chemin comme principal rival la communauté bamiléké qui dans le Moungo d’abord, puis les principaux centres urbains réussit l’exploit de lui donner une réplique sur des terrains où il croyait évoluer en situation de monopole. Nous ne devons jamais oublier que la raison fondamentale de l’impérialisme n’était ni politique, ni philosophique mais prosaïquement économique. Au début du XIXè siècle, l’économie occidentale doit faire face à une crise réelle de consommation due à une inéquitable répartition des revenus de la production qui se traduit par des salaires de misère et le gonflement d’un prolétariat incapable de constituer un marché viable, et une éventuelle crise de production due à la pénurie de matières premières. L’incapacité des économistes classiques tels Adam Smith, Jean-Baptiste Say, David Ricardo à proposer une théorie progressiste de la valeur (donc des prix) – ils vont surtout défendre le statu quo à travers les théories du prix naturel et du prix de marché - , le refus de prendre en compte l’analyse marxiste va amener à chercher la résolution de la crise hors des frontières de l’Europe dans l’aventure impérialiste. L’on comprend pourquoi dans les colonies le colon est roi et l’administrateur colonial [ 3] son auxiliaire, chargé de mettre en œuvre une politique qui facilite au colon l’exploitation de la colonie. Dans le cas du Cameroun, l’obstacle majeur à la colonisation était la communauté bamiléké. C’est dans ce sens qu’il faut lire et comprendre le livre de Guy Georgy intitulé Le petit soldat de l’empire. L’auteur, administrateur colonial français en AEF et au Cameroun, rappelle par ce titre le véritable rôle qui était le sien et celui de ses collègues administrateurs des colonies : celui de soldat au service d’un empire de prédation, chargé de protéger les acteurs de l’exploitation. C’est aussi dans ce sens qu’il faut comprendre les propos du colonel Lamberton à propos des Bamiléké :
« Le Cameroun s’engage sur le chemin de l’indépendance avec, dans la chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne.
« Notre connaissance des Bamiléké reste superficielle faute d’un Griaule ou d’un Richard Mollard capables de nous expliquer leurs problèmes qui se dressent sur de nombreux plans : démographique et social, national et international. De là de graves difficultés, non seulement pour les résoudre, mais simplement pour les poser correctement. Dans leur contexte africain et camerounais, une logique commune d’homme blanc ne les discerne qu’au travers d’une optique déformante. L’avenir du Cameroun sera pourtant déterminé par leur solution ».
Ce texte célèbre de Lamberton signe la naissance officielle de la question bamiléké, en donne les caractéristiques et en suggère la solution. Pour lui, les Bamiléké représentent un obstacle pour le Cameroun qui s’achemine vers l’indépendance. Ce propos prend tout son sens lorsque l’on prend en compte le type d’indépendance que la France entendait accorder à ses colonies. Pour l’historien camerounais Fabien Kange Ewane, « L’essentiel, pour ces derniers (les européens), était moins de continuer à exercer leur autorité sur les indigènes que de toujours assurer leur mainmise sur les avoirs de ces derniers, avoirs plus potentiels, cela s’entend, que déjà réels. Cette mainmise conditionnait en effet, depuis des siècles, non seulement l’équilibre, mais aussi la vie et la survie de toutes leurs structures socio-économiques »[4 ]. C’est ainsi que devant la nécessité de céder les indépendances aux Africains, ils s’arrangent à mettre en place les conditions d’une colonisation à distance : c’est le néocolonialisme : « Ils étaient parvenus, ajoute Kange Ewane, à lier les intérêts matériels de leurs Afrique respectives à leur propre ordre économique, créant ainsi une sorte de cordon ombilical par lequel le rythme économique de ces Afrique est resté modulé par celui de la métropole »[5 ]. Dans ce schéma concocté et imposé aux Africains, tout dépendait de la profondeur de la connaissance que l’on avait des Africains, connaissance acquise grâce aux anthropologues, ethnologues, sociologues, hommes d’église – pensez aux propos de Napoléon Bonaparte établissant la maison des missions – les Griaule et Richard Mollard. Au Cameroun, les Bamiléké ne rentrèrent pas dans les schémas prédictibles : on n’arrivait pas à les cerner et la connaissance que l’on avait d’eux restait superficielle ; ils représentaient un problème curieusement démographique – pourtant Lamberton parle « d’une minorité ethnique » - et un problème social : « Qu’un groupe de population nègre réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique centrale », écrit notre colonel. Ils représentent un problème national (menace pour les autres communautés formant la nation ?) et international (Les intérêts coloniaux sont essentiellement internationaux comme le montre aujourd’hui le pouvoir des entreprises transnationales). Comme on le voit, Lamberton avait de façon concise mais très précise dessiné les contours de la question bamiléké dans les colonnes de « La Revue de la défense nationale »[6 ]. Comment faire donc pour neutraliser ce facteur de risque susceptible de faire capoter dans le cadre camerounais l’équation néo-coloniale soigneusement concoctée ? Lamberton parle de « solution », un terme qui dans le contexte alors récent de la Deuxième Guerre mondiale donne froid dans le dos et non sans raison. Il rappelle sinistrement Hermann Göring, envoyant une directive au chef de la Gestapo, Reinhard Heydrich, lui confiant la mission de mettre en place une « Solution finale à la question juive » dans toute l’Europe. Et de fait, au regard des événements subséquents, peut-on dire qu’une arrière-pensée de cette nature était absente du propos du colonel Lamberton ?
Aujourd’hui, il est indéniable que la fin des années 50 et les années 60 virent la planification et l’exécution d’un véritable génocide bamiléké. Dans le cadre de la « pacification »[7 ], des cadres militaires débarqués d’Indochine et  d’Algérie furent postés dans l’Ouest du Cameroun et utilisèrent toutes les techniques et les armes disponibles – le napalm fut largement utilisé – pour réduire la résistance des bamiléké. Le bilan, très controversé, varie entre 400.000 et un million de morts. Compte tenu des ordres de grandeur de l’époque, il s’agissait d’une véritable opération d’extermination. 50 ans après les indépendances, la question du génocide bamiléké n’a pas toujours été soulevée   officiellement entre le Cameroun et la France. Par contre, le massacre en 1955 de 12.000 à 15.000 Algériens par les Français, constamment soulevé par l’opinion et les gouvernements algériens, a donné lieu à la reconnaissance officielle de ses torts envers l’Algérie par la France. Le fait que la facture du génocide bamiléké n’ait pas jusqu’ici été présentée à la France traduit-il le degré de la mainmise de la France sur les régimes qui ont jusqu’ici géré le Cameroun dit indépendant ? Cela traduit-il l’importance du versant national de la question bamiléké ? Ou les deux à la fois ?
Le problème bamiléké, disait Lamberton, est aussi un problème national ; pour certains, il se pose en terme de péril. Le philosophe Mono  Djana est assez représentatif de cette tendance qui vise à présenter les Bamiléké, avec une subtilité grossière, comme des dangers pour le Cameroun. Pour étayer son analyse, notre philosophe se réfère au « péril jaune » dont le spectre a fait trembler les occidentaux au milieu du XXè siècle. Même s’il affirme que « nous n’en sommes pas là au Cameroun », il montre néanmoins que nous n’en sommes pas loin non plus et que des mesures doivent être prises : « Le Bamiléké pourrait mettre à profit, dit-il,  le sens de l’hospitalité de l’autre, son altruisme, son humanisme. Et les uns et les autres, dans des proportions variables, devraient apprendre pareillement les méthodes de limitation des naissances… »[ 8]. De l’avis de M. Mono Djana donc, le Bamiléké est inhospitalier, égoïste, peu humain : c’est de ce fait une espèce de monstre social ; et pour couronner tout cela, il se multiplie un peu trop à son gré, on dit d’ailleurs qu’il est « prolifique », utilisant là une métaphore animale extrêmement dévalorisante. Avec de telles caractéristiques, comment hésiter à dire qu’il y a un péril bamiléké au Cameroun ? Jean Pahaï ne se démarque pas réellement de Mono Djana lorsque parlant des Bamiléké de la diaspora, il écrit qu’ils vivent « en exclusion des autochtones qu’ils comprennent assez peu, méprisent parfois, exploitent presque toujours »[ 9]. Il y a donc un péril ou tout au moins une sérieuse menace bamiléké qu’il faut conjurer.
La forme dans laquelle la question se pose encore aujourd’hui, les suggestions de solution que l’on cherche à y apporter, tout cela n’a rien de nouveau, parce que déjà contenu dans le texte du colonel Lamberton. En supprimant cette menace – il n’y a pas que Lamberton qui ait pensé à la « solution finale » du problème bamiléké : Charles Okala a proposé en son temps que les Bamiléké soient réunis dans la forêt et brûlés – les autres tribus vivraient-elles en harmonie ? Si l’on pouvait extirper le mal bamiléké, le Cameroun retrouverait-il la voie du bonheur ? l’on peut difficilement répondre par l’affirmative : les Kirdis ne s’entendent pas avec les peuls dans le grand nord ; les anglophones du Nord-Ouest ne s’entendent pas avec ceux du Sud-Ouest ; les Eton, les Ewondo et les Bulu ne s’entendent pas forcément… En clair, dans notre triangle national, chaque tribu a un petit, un moyen et un grand adversaire qui peut à l’occasion être traité en ennemi, sur le mode tribaliste. Dans le petit jeu de massacre tribaliste auquel se livrent les tribus au Cameroun, toutes sortent perdantes : cela veut-il dire que le tribalisme ne profite à personne ? Loin de là.
II. Appauvrir pour mieux régner : le projet dynastique en marche au Cameroun.
Nous avons vu que le tribalisme naît d’un sentiment d’insécurité suscité par la menace qui pèse sur la satisfaction des besoins de base physiologiques que sont la nutrition et le logement. Le Cameroun regorge de richesses et le Camerounais est pauvre, très pauvre. Pourquoi ? Parce que le projet néocolonial a jusqu’ici réussi. Comment ? En s’appuyant sur le tribalisme comme cheval de Troie. Interrogé sur la question du tribalisme, Ahmadou Ahidjo le premier chef de l’Etat camerounais n’hésite pas à indexer le colonisateur :
« La stratégie de la puissance colonisatrice consistait à nous diviser pour mieux régner – comme dit l’adage – afin de briser notre élan vers l’indépendance.
« Pour s’imposer au colonisateur, à cette époque, comme un interlocuteur valable, il fallait être représentatif d’un des groupes ethnico-religieux dominants entre lesquels l’administration entretenait des oppositions parfois réelles, mais plus souvent artificiellement créées, ou attisées par diverses manœuvres.
« Dans ce contexte, pour entrer dans la scène politique et m’y imposer, je ne pouvais faire autrement que d’apparaître comme le leader du groupe ethnico-religieux auquel j’appartenais »[10 ].
Nous avons en effet vu que le tribalisme, même s’il gagne en consistance au fil du temps, - il suit de près la courbe de la montée de la grande misère – se présente dans le même costume que lui avait taillé la pratique et le discours colonial. Le temps passe – il y aura bientôt 50 années d’écoulées – les choses semblent figées comme si les aiguilles du temps s’étaient bloquées. Pourquoi ? Parce que le colonialisme et le néocolonialisme, c’est « blanc bonnet, bonnet blanc ».
En 1938, face au mécontentement des camerounais qui critiquent de plus en plus l’action coloniale française au Cameroun, critique qui débouche assez naturellement sur une lecture nostalgique du bref passage des Allemands, la France comprend la nécessité de protéger ses arrière-gardes et fait créer la JEUCAFRA, Jeunesse Camerounaise Française. Cette association regroupe toute l’élite moderniste et traditionaliste de l’époque : J.-F. Bayart parle de l’Alliance hégémonique, sur laquelle se sont appuyés tous les régimes qui ont jusqu’ici gouverné le Cameroun. Qui sont ceux qui forment cette union sacrée dans l’intérêt de la France ? Soppo Priso comme Président, André Fouda comme vice-président, Louis-Marie Pouka comme secrétaire général. Soppo Priso devint plus tard le premier président de l’assemblée territoriale du Cameroun. Sa vision de la réalité camerounaise l’y prédisposait et si l’on veut savoir pourquoi il eut le destin qui fut le sien, il suffit de lire ce propos de lui : « Le Cameroun tout entier, qui jouit depuis vingt ans déjà de la liberté de conscience, de l’égalité, des droits humains et des relations fraternelles sous les doux et gracieux plis du drapeau tricolore, élève la voix et fixe son choix pour demander au monde entier qu’il devienne une province de la grande France »[11 ]. Quand il devint président de l’Assemblée Territoriale du Cameroun, quel discours tint-il et quels intérêts défendit-il ? Camerounais ou français ? A chacun de répondre. Quant à Mbida André-Marie, premier Premier Ministre en 1958, il déclarait encore en 1956 : « Non, pour de nombreuses années encore… il faut que le Cameroun poursuive sa route actuelle, apprenant son rôle de nation, grâce au régime d’autonomie interne qui sera bientôt son statut »[ 12]. Jugeant Mbida par trop imprévisible, la France le remplaça par Ahmadou Ahidjo dont l’essentiel du profil apparaît dans cet appel qu’il lança en 1956, cosigné par Njoya Arouna et Jules Ninine, en direction de leurs électeurs du Nord, de combattre l’Union Nationale, un mouvement d’un nationalisme pourtant particulièrement modéré sous la direction de Paul Soppo Priso, un franc francophile. Ainsi, la France réussit à faire passer le Cameroun de sa domination directe sous sa domination indirecte, confiant sa gestion sous le couvert d’une pseudo indépendance non aux nationalistes, même pas aux nationalistes bourgeois modérés et ouvertement francophiles, mais aux conservateurs anti-nationalistes. J.-F. Bayart essaie de diluer cette réalité lorsqu’il écrit, du haut de sa notoriété de spécialiste des affaires africaines : « C’est dans ce contexte que les Africains ont été les sujets agissants de la mise en dépendance de leurs sociétés, tantôt pour s’y opposer, tantôt pour s’y associer. La naïveté consiste à se livrer à une lecture anachronique de ces stratégies autochtones, en termes de « nationalisme » ou de collaboration, là où intervenaient en priorité des considérations locales d’intérêt, dans un monde indifférent à l’idée nationale mais soumis à de graves tensions intra et inter-sociétales »[ 13]. Vrai et faux à la fois : l’on était effectivement dans un monde indifférent à l’idée nationale comme l’avait clairement démontré le Congrès de Vienne de 1815 et le congrès de Berlin de 1878. Après avoir foulé aux pieds les nationalismes en Europe même, les européens n’allaient quand même pas venir construire un piédestal aux nationalismes africains. Il n’est pas vrai cependant, d’une part que sur le terrain africain il n’y avait pas une réelle opposition entre nationaliste et collabos, d’autre part que les intérêts locaux étaient prioritaires. Dans le contexte camerounais, nous avons vu que de manière systématique la désignation des responsables, de Soppo Priso à Biya en passant par Mbida et Ahidjo a scrupuleusement pris en compte non les intérêts locaux mais les intérêts français et étrangers. On comprend pourquoi les ennemis du pouvoir colonial français au Cameroun sous tutelle devinrent mutatis mutandis ceux du pouvoir néocolonial du Cameroun prétendument indépendant. La situation des Bamiléké tombe dans ce cas de figure car, sous la colonisation, de l’avis de paul Soppo Priso, « les expatriés contrôlaient l’économie toute entière ». Ils n’avaient en face d’eux que les Bamiléké : « grâce aux Bamiléké, la plus grande partie du petit commerce était sous contrôle camerounais »[14 ].
Quelle est donc la composition de ce groupe qui réussit à s’emparer du Cameroun et à le gérer à son profit grâce à la confiance qu’il sut inspirer aux Français en leur donnant des gages qu’il allait protéger et promouvoir les intérêts coloniaux ? Nous l’avons dit plus haut, il était composé d’une alliance entre une partie de l’élite moderne et l’élite traditionnelle. L’élite traditionnelle, enrôlée par l’administration française, collectait les impôts et levait les troupes pour les travaux forcés, tâches qui lui permettaient de s’enrichir en commettant de nombreux abus sur lesquels l’administration coloniale fermait les yeux. L’élite conservatrice moderne était issue des milieux aristocratiques ruinés ou non comme Alexandre Douala Manga Bell, Djoumessi mathias ou Martin Abega, d’affaires prospères comme Paul Soppo priso ou Monthé Paul, ou administratifs comme andré Fouda, Ahmadou Ahidjo et bien d’autres. Que ce soit pendant les 22 ans du régime Ahidjo ou les déjà 26 ans du pouvoir Biya, ils ont rempli la mission de 1960 avec succès, protégeant avec zèle les intérêts français, élevant toutes sortes de barrières à l’émergence d’un secteur économique véritablement national dont le noyau dur est bamiléké. L’appétit venant en mangeant, une tentation dynastique s’est progressivement installée au Cameroun où de plus en plus l’on gère le pays avec les idées et les hommes des années 50 ou leurs enfants et déjà petits-enfants contre les adversaires des années 50 et leurs enfants et petits-enfants.
C’est ainsi que dans les allées du pouvoir, peu important leurs états de service actuels ou passés, l’on voit et revoit les mêmes personnes et leurs familles représentant les mêmes régions avec le même égoïsme qui les avait poussés il y a déjà 50 ans à préférer leurs intérêts à ceux du peuple camerounais. La garantie la plus solide qu’ils ont de garder le contrôle dynastique qu’ils ont jusqu’ici sur le Cameroun est que les camerounais restent divisés et opposés les uns aux autres. Seule la pauvreté, la misère peut faire réussir cette opération. Or la misère est facile à organiser : pour ruiner le monde paysan, il a suffi de mettre en faillite la caisse de stabilisation des produits de base et les coopératives des planteurs. Les milieux d’affaires ont été frappés de plein fouet par la faillite du secteur bancaire des années 80 et les incendies répétés des grands marchés de douala, Yaoundé, Bafoussam, Maroua etc. La classe moyenne de la fonction Publique s’est évanouie à la faveur de la ponction salariale de 1993. Depuis lors, le Cameroun a plongé dans le cycle de la rareté et les antagonismes, s’exacerbant, ont trouvé l’aliment idéal dans un tribalisme savamment suggéré et entretenu. Au dernier [15 ] concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure de Maroua, plus de 60.000 candidats se sont affrontés dans une épreuve unique d’étude de dossiers pour 2.000 places. Dans ce contexte de sous-emploi extrême, comment éviter de susciter les antagonismes ethniques ? Comment empêcher l’un de nourrir de la rancœur pour son frère de l’autre tribu qui a été reçu et lui pas, surtout quand on lui suggère que c’est justement en raison de la différence ethnique que son sort s’est trouvé scellé ? Mais la vérité est que s’il y avait eu 25.000 places à pourvoir contre 30.000 candidats, toute analyse de type tribaliste aurait été impossible et l’application des quotas régionaux superflue. Seulement, libérer le Camerounais des besoins physiologiques de base c’est, selon le raisonnement de Maslow, leur ouvrir l’accès à l’étape supérieure qui est celle d’une vie de relations dont fait partie la politique, la vraie, celle que l’on fait pour l’affirmation de soi et du groupe et non pour l’assouvissement des instincts biologiques. Or pour atteindre un tel objectif, il faut faire décoller le secteur économique national : agriculture, industrie, service. A la faveur de la crise des années 80, c’est tout le contraire qui s’est produit, nous y reviendrons.
En économie, l’on dit que la croissance ne peut être indéfinie : elle est cyclique. Comme tout phénomène. Le tribalisme, quand il aura atteint son niveau d’expansion maximal, entrera en décroissance. Après tout, quand l’on observe attentivement le Cameroun actuel, si divers et si divisé, les plus profondes lignes de fracture sont-elles tribales ou économiques ? »

  1.   Cf. Cameroun : liquider le passé pour bâtir l’avenir, l’Harmattan, 2009
  2.   M. Kamto, préface à La Problématique de l’unité nationale au Cameroun de E. Kengne Pokam, Paris, L’Harmattan, 1986, P.11
  3.   L’utilisation même des termes « colonie » et « colonisation » pour désigner ces territoires et les processus qui s’y déroulaient montre clairement que le colon y était l’acteur central.
  4.   F. Kange Ewane, Défi aux Africains du IIIè millénaire, Yaoundé, CLE, 2000, P. 85.
    Ibid. P.113
  5.  Le choix même du support de communication en dit long sur la portée de cette analyse et l’importance qu’elle devait avoir pour les stratèges de la France de lors.
  6. Terme importé de la guerre d’Algérie que F. Mitterrand alors ministre de l’intérieur du cabinet Mendès France utilise pour décrire la mission musclée de maintien de l’ordre des troupes françaises en Algérie.
  7.   H. Mono Djana, « Impact Tribune » N°6, janvier février 1996.
  8. « Impact Tribune » N°6, janvier février 1996.
  9.   A. Ahidjo, interview in H. Bandolo, La Flamme et la fume, Yaoundé, SOPECAM, 1986, P. 62.
  10.   Cité par A. Owona, Introduction à l’étude du nationalisme camerounais, texte inédit, 1959/60, PP. 210-211
  11.   In La presse du cameroun, 16 sept. 1956, cité par R. Joseph dans Le Mouvement nationaliste au Cameroun, Paris, Karthala, 1986, P. 339.
  12. J.-F. Bayart, L’Etat en Afrique, Paris, Fayard, 1989, P.46.
  13. Entretien privé, cité par R. Joseph, op. cit.
  14.   Rentrée académique 2008-2009

mars 19, 2012

Le relativisme culturel : un remède efficace contre le choc des cultures ?

Classé dans : Uncategorized — rokafo @ 10:41

Par Roger KAFFO FOKOU, auteur de Médias et civilisations, inédit.
« Toutes les cultures ne se valent pas », a récemment déclaré Claude Guéant le ministre français de l’intérieur, déchainant instantanément un concert de protestations de nos amis de la gauche, si soucieux de l’égalité humaine. On n’a même pas laissé le temps à notre « énergumène » de dire quelle culture pour lui vaut plus ou moins que les autres. Cela aurait permis ensuite de lui donner le temps de nous convaincre du bien-fondé de l’échelle de valeurs ainsi établie. Tant pis. Posons donc comme principe que M. Guéant a eu tort et réaffirmons le contraire : « Toutes les cultures se valent ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que toutes les cultures ont quelle valeur ? Nulle ? Maximale ? Ont-elles toutes le même degré de perfection ou d’imperfection ? La force ou de la faiblesse des unes et des autres tiennent-elles à cette égalité de valeur ? Nous voici donc en plein relativisme culturel. Cela va nous faire un impressionnant troupeau de vaches sacrées ou sacralisées à paître, et espérons qu’il y aura suffisamment de place sur le pré pour chacune d’elles. Comment éviter les embouteillages et les empoignades ou plus simplement les chocs culturels, surtout dans un contexte de mondialisation effrénée ? En rendant un culte à chacune de nos vaches sacralisées ? En les envoyant toutes paître comme semble nous le proposer le philosophe Hervé Rigot-Muller[1] ?
Les cultures sont-elles, doivent-elles être des vaches sacrées ? Elles en ont en tout cas toujours eu l’ambition. La racine dont le mot « culture » est issu, « culte », permet de comprendre pourquoi chaque culture tend à s’ériger en un objet de culte. La culture dispose-t-elle pour autant des moyens d’une telle ambition ? Pour répondre à cette question, examinons la culture, non pas telle qu’elle veut se donner à voir dans ses déclinaisons particulières mais  telle qu’elle devrait être vue. Et nous verrons peut-être à quelles conditions sa prétention au sacré peut réellement se justifier.
Ralph Linton disait de la culture qu’elle est « le mode de vie d’une société ». Vivre, c’est penser, sentir, ressentir et agir. La culture est donc l’ensemble des modes de pensée, de sentir et ressentir, ainsi que d’agir et les résultats de ces actions, propres à chaque société. On oppose généralement la culture à la nature. Pour ceux qui croient à l’existence d’une force ordonnatrice derrière la mécanique de l’univers – voir Voltaire et tous les déistes – la nature révèle le mode de penser, de sentir et ressentir[2], et plus spécifiquement d’agir de cette force-là, peu important son nom. Quelle différence établir entre ces  deux plans, celui de la nature et celui de la culture ? C’est que l’un est essentiel et l’autre accessoire. La culture dépend à ce point de la nature que sans cette dernière, elle n’existerait tout simplement pas. Plus la nature est élevée, raffinée, intelligente, géniale, plus elle est productrice de culture. C’est une pure question de médias : soit le média est performant – Marshall Mc Luhan parle de haute définition – plus il est susceptible de « transporter » la pensée ou la sensibilité portées à leurs degrés les plus élevés sans lesquels il ne saurait y avoir de résultat spectaculaire[3].
Le sacré, de son côté, est ce qui est digne d’un respect absolu parce qu’ayant le caractère d’une valeur absolue. Or qu’est-ce donc que l’essentiel si ce n’est l’absolu, ce qui existe de soi-même, sans une cause déterminée ? Et qu’est-ce que l’accessoire si ce n’est l’inessentiel, le relatif ? Sacraliser les cultures, c’est opérer une inversion des valeurs et, pendant que nous n’arrêtons pas d’interroger l’absolu de diverses manières (rationnellement ou émotionnellement), nous refuser le droit d’interroger le relatif qui pour le coup devient absolu. C’est en même temps confondre le mythe et la réalité. Dans Médias et civilisations, nous arrivons à cette conclusion que le mythe, comme parole humaine et malgré la volonté de la faire passer pour autre chose, ne doit pas se confondre avec la parole sacrée si toutefois celle-ci existe : « La parole initiale qui fit le monde n’était pas mythique : elle était action. La parole mythe vient après coup pour remonter aux origines du processus. Le mythe est donc une restitution. Le mythe sort le monde de son silence et en fait l’aboutissement d’une parole qui elle-même était le prolongement d’une pensée, d’un projet théoriquement absolument conscient »[4].
A l’extrême inverse de la démarche évoquée ci-dessus, il y a ceux qui, comme M. Hervé Rigot-Muller, pensent qu’il faut sacrifier les cultures sur l’autel d’un universel qui est essentiellement une négation de la culture. D’emblée, il affirme que « L’interculturalité passera par une voix, et une voie, univoque : c’est l’Universel ». Cette position n’est en fait qu’une transition vers une solution définitive qui évacue purement et simplement la culture. Sous prétexte que « le culturel c’est le pathos, plaisir et déplaisir, et donc le divers »,  M. Hervé Rigot-Muller tranche sèchement : « Ce n’est pas en sommant des morceaux de culture, mais en les oubliant, que nous parlerons d’une voix homogène ». De quoi parlerions-nous alors ? A-t-on envie de lui demander. Des abstractions sans doute, puisque pour lui, « Le culturel, c’est le concret ; l’universel, l’abstrait ». J’imagine l’intérêt qu’il y aurait pour des hommes en quête d’universel à se dépouiller du concret pour pouvoir se retrouver dans  l’abstrait, c’est-à-dire dans le vide et le silence. Car comment échapper à la culture dès lors que l’on ose ouvrir la bouche ? Parce que la parole humaine, de par la nature même de l’être humain, est déjà un fait culturel, quel que soit le degré d’abstraction de celle-ci. En fait, d’une certaine manière, M. Hervé Rigot-Muller sait qu’il veut nous mener à l’impasse. L’exemple des droits de l’homme qu’il prend est très révélateur là-dessus : « Les Droits de l’Homme, dit-il, sont justes parce qu’ils sont une Idée avant d’être une Réalité ; la réalité est toujours historique et changeante (quelqu’en soient les domaines, on l’appelle la “mode”), l’Idée est pérenne sinon éternelle. Et c’est parce qu’ils sont une Idée qu’ils peuvent prétendre à l’Universel. On reproche souvent aux Droits de l’Homme d’être un “idéal”, d’être mal appliqués, mais c’est là leur reprocher d’être justes ! Je dirais même que la vocation d’un “idéal”, c’est de le rester ». C’est véritablement un drôle de guide que nous avons là. La faiblesse de cette analyse vient de la définition lacunaire que M. Hervé Rigot-Muller donne de la culture qu’il réduit au « pathos, plaisir et déplaisir ». S’il est sans aucun doute vrai que la raison comme concept est abstraite et commune à tous les humains, il faut néanmoins remarquer que sa forme autant que son intensité dépendent des outils indiscutablement humains que sont notre cerveau et les formes d’entrainement que ce dernier a subies. Ainsi, tant que la raison sera incarnée, ses produits/productions seront éminemment culturels.
Il est donc grand temps pour l’homme d’abandonner le rêve impossible d’atteindre, tout en restant humain, un universel dépouillé de toute particularité et susceptible de nous épargner l’effort de critique dans la tolérance des uns vis-à-vis des autres, l’effort de dialogue des cultures. Faire table rase de tout ce qui nous distingue et souvent nous oppose, quoi de plus pratique ? Ce serait véritablement fabuleux, surtout si en même temps nous pouvions demeurer nous-mêmes. Avoir le beurre et l’argent du beurre, comme l’on dit. Senghor, sans doute plus pragmatique, voyait dans la civilisation de l’universel non pas une sommation « des morceaux de culture », mais une assimilation, un métissage. Nous avons là un processus holistique qui s’oppose au processus de type mécanique que semble privilégier M. Hervé Rigot-Muller. Dans le métissage, même si le culturel est essentiel dans l’initiative, c’est la nature le devient dans les résultats. Il me semble que c’est là le seul type de compromis gagnant auquel l’être humain peut prétendre aujourd’hui.

1.    Cf. « Pour éviter le choc des cultures, quel universel ? » in Le Monde.fr du 14 mars 2012
2.    La mythologie chrétienne affirme qu’ « Il vit que tout cela était bon ».
3.    Dans le cas du démiurge chrétien, le degré d’esprit qu’il « transporte » est si élevé qu’il se produit une instantanéité entre sa parole et l’action. Il dit que la lumière soit et la lumière fut.
4.    Médias et civilisations, inédit

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